Part I : De l'existence de la magie - 1 : Rencontre troublante

 

"La première fois que j'ai rencontré Syl, j'ai cru que la fatigue m'avait rendu fou. Parfois je me dis que c'est bel et bien le cas. Comment rester sain d'esprit avec tout ce que j'ai appris à son contact ? Pourtant je ne suis pas fou ; la magie existe, dangereuse, mystérieuse et millénaire. Et elle a donné naissance à des créatures dont nos ancêtres ont témoigné de l'existence mais que nous avons choisi de reléguer au rang de légendes. Je suis Ryan Chevalier, capitaine de police judiciaire, brigade criminelle, Meaux. Je suis un homme banal, comme il y en a tant d'autres. Mais les criminels que je chasse, eux, sont loin d'être banals. Ils viennent de l'autre Parallèle. "

 

Août 2014 -Entrée en matière des Mémoires de Ryan Chevalier

 

 

                Il était tard lorsque Ryan Chevalier sortit du commissariat. L'air nocturne le fit frissonner et il remonta le col de sa veste en pestant faiblement contre les températures de printemps qui de chaudes en journée passaient à fraîches une fois la nuit tombée. Il aurait bien pris quelque chose de plus chaud que sa fine veste en lin, ou une étole quelconque, mais les vingt-cinq degrés affichés dans la journée l'en avait dissuadé.

                C'était un homme grand et musclé, au teint basané et aux cheveux bruns, parfois tirant sur le roux lors de grands soleils. Ses yeux d'un bleu oscillant entre l'encre et la mer finissaient de le rendre des plus appréciables pour la gent féminine. D'ordinaire, il respirait tant la confiance en soi et la force tranquille que la plupart des malfrats qu'il coinçait dans l'exercice de son métier comprenait qu'il valait mieux ne pas se frotter à lui. Mais pas ce soir-là ; pas plus que depuis son retour dans la brigade quelques mois plus tôt. Ryan était un homme tourmenté désormais, en proie à des démons qu'il n'arrivait pas à chasser et qui ressortaient lors des moments comme celui-ci, dans les ombres de la nuit après une harassante journée de travail.

                 Il s'engagea à pas vifs sur le trottoir, dans une impatience non cachée de rentrer chez lui. Il n'aspirait qu'un prendre un rapide repas et à rejoindre son lit qu'il quitterait bien trop tôt pour retourner au commissariat dès 8h. Un léger bip l'arrêta pourtant.

                "Rendez-vous au Parc du Pâtis, entrée Truffaut, ce soir à 23h. Vous aurez tout à gagner à venir me rencontrer. SS"

                Toujours immobile et frissonnant, Ryan relut le SMS plusieurs  fois. Ses yeux clignotaient et il se passa une main indécise dans les cheveux.  De qui pouvait-il bien venir ? Il n'avait aucune enquête en cours puisqu'il venait de clore l'écriture de son dernier rapport. Il avait eu du mal à le faire, à raconter les désagréables actes dont il avait été témoin, et son humeur était mauvaise. Il encaissait toujours mal les crimes commis par la jeunesse, surtout quand ils étaient effectués sous l'influence traîtresse de l'alcool.

                Ryan se frotta les yeux et ferma son portable. Il était tard, sa montre affichait 21h passées lorsqu'il avait quitté son bureau, Meaux s'agitait dans sa vie nocturne et il n'avait pas encore mangé. Son dernier repas remontait au matin et il n'avait pas dormi depuis la veille ; les pensées trop pleines d'images de la jeune femme assassinée par son ex-petit ami jaloux, il n'avait eu le cœur ni de manger ni de dormir.

                Alors recevoir un SMS aussi étrange d'un numéro inconnu lui déplaisait fortement. Il décida  de l'ignorer et reprit son cheminement vers sa vieille voiture qui l'attendait fidèlement à sa place fétiche. Il n'avait fait deux pas qu'il se stoppa à nouveau, grognant dans le vide. Son instinct lui soufflait de se rendre au rendez-vous proposé, soit-il un piège ou une arnaque. Au moins serait-il fixé. Il renifla et fit la moue, un tic d'anxiété qu'il se connaissait depuis l'enfance. Son pied frappa le sol une fois puis il ressortit son téléphone et tapa vivement, de peur de changer d'avis.

                "Le Parc doit déjà être fermé. RC"

                Il retint son souffle, attendant une réponse. Son interlocuteur inconnu allait-il lui répondre ? Son portable vibra dans la seconde qui suivit cette pensée et l'écran s'alluma sur la notification d'un nouveau message. Il l'ouvrit sans plus tarder.

                "Je n'ai point indiqué le Parc, monsieur Chevalier, seulement l'une de ses entrées. Je vous attendrai devant le portail Truffaut à l'heure donnée tantôt. SS"

                Ryan grogna avec plus de force, découvrant les dents quelques secondes. Cet homme l'horripilait alors qu'il ne le connaissait pas encore. Ses SMS dégageaient une arrogance sans nom. Et que dire de son langage châtié !

                "Qui êtes vous ? Où avez vous eu mon numéro ? RC"

                La froideur de son message n'avait d'égal que la capacité de l'inconnu à lui taper sur les nerfs. De plus en plus le soupçonnait-il de n'être pas du bon côté de la loi. Il ne pouvait plus l'ignorer.

                 Ryan appuya sur l'écran tactile de son portable et fit défiler les noms. Il tomba vite sur ce qu'il recherchait. Il n'avait guère de contacts ; juste ses parents, ses amis proches et ses principaux collègues. Il envoya les deux lettres au bureau de recherches d'identité avec une mention d'urgence. Mais il doutait fortement que même les services de police ne puissent trouver quelqu'un avec seulement des initiales. Traquer le numéro ne servirait à rien, l'inconnu l'attendait au Parc du Pâtis. S'il voulait savoir à qui il avait affaire, il allait falloir s'y rendre. Ne pas avoir le choix lui déplut fortement.

                Son portable bipa et il ouvrit le nouveau message. Il haussa un sourcil devant sa longueur. Son inconnu n'avait donc pas hésité à lui répondre, le pavé qu'il lui avait écrit, tout en phrases stylisées, lui avait seulement pris un certain temps. Ryan nota instinctivement cette information dans un coin de sa tête. L'homme auquel il avait affaire était sûrement quelqu'un d'érudit et possédait une certaine manie à parler beaucoup, à s'expliquer en de jolies tournures, à enjoliver ses propos, parfois sans dire plus qu'il ne le voulait. Une habitude d'orateur, de politicien, ou de simple harangueur. Sinon il aurait continué avec des messages courts.

                "Votre numéro me fut transmis par vos supérieurs quand j'eus besoin de vous contacter, monsieur Chevalier, si cela doit vous rassurer. Quant à mon identité, il vous faudra venir à moi. Ce soir quand 23h aura sonné, je serai au Parc du Pâtis, entrée Truffaut. Je ne m'y suis pas encore rendu alors prenez votre temps. Je vous incite fortement à aller manger un morceau chez vous avant de me rejoindre. Je vous assure que je ne serai guère long et que vous pourrez rejoindre votre lit que vous n'avez que trop délaissé ces derniers jours. Syl Stigand"

                Ryan venait à peine de finir de lire, sursautant aux initiales dévoilées, se demandant également avec inquiétude s'il était suivi, que son portable bougea dans ses mains et manqua de finir par terre.

                "PS : Voilà pour vous une pièce du puzzle, Ryan Chevalier, je vous offre  mon nom.SS "

                Ryan soupira. L'homme l'intriguait et il savait qu'il ne pouvait plus se rétracter. Sa curiosité était trop grande. Il allait devoir se résigner à attendre encore quelques heures avant de rejoindre son lit. Il n'allait certainement pas s'en repartir à son domicile maintenant. Il n'aurait de toute façon pas l'envie de manger alors que ses méninges fonctionnaient à plein régime.

                "Je serai là. RC"

                Sans plus d'hésitation, Ryan ouvrit la portière de sa voiture et prit place sur le siège conducteur. Quelques instants plus tard, son portable s'alluma et il lui jeta un rapide coup d'œil en sortant de sa place.

                "M'en voilà ravi ! SS"

               

                Ryan gara sa voiture et éteignit le contact. Les arbres du Parc du Pâtis se dressaient à quelques pas, sombres silhouettes inquiétantes se découpant du ciel couvert de nuages où l'ont n'apercevait que les étoiles les plus brillantes.  A tout parier, ils allaient avoir de la pluie pour le lendemain. L'entrée Truffaut se trouvait juste devant lui et une personne était appuyée près du portail. Il ne put voir grand-chose cependant, elle se tenait cachée dans les ombres. Mais il ne pouvait s'agir que de Syl Stigand.

                -Il est vraiment là !

                L'heure digitale de sa montre affichait 21h46. Il était venu directement du commissariat, ce qui ne lui avait pris que très peu de temps. Pourtant il se résolut à attendre que 22h arrive. Que ce Syl Stigand apprenne un peu à se faire désirer.

                Quelqu'un frappa à sa vitre et il fit un bond vers son revolver de service. La situation le mettait plus sur les nerfs qu'il ne voulait se l'avouer. En face, la silhouette ombreuse qu'il avait vu tantôt avait disparu. Il n'avait pourtant pas aperçu le moindre mouvement. Jurant entre ses dents, Ryan rangea son revolver dans sa gaine qui battait à la cuisse, remonta la fermeture éclaire de sa veste et ouvrit la portière.

                Syl s'écarta pour le laisser sortir et il s'adossa à sa voiture. Son contact le rassura. Il l'avait sciemment garée sous un lampadaire pour éclairer l'entrevue.     

                -Vous êtes d'une grande défiance à mon égard, monsieur Chevalier.

                La voix surprit Ryan. La silhouette était peut-être androgyne mais il lui semblait avoir affaire avec un homme. Quoique que la voix n'était pas si féminine que ça mais juste confiante et terriblement mélodieuse.

                -Le métier nous apprend à le devenir et le rester.

                Il ne distinguait pas les traits du visage de son interlocuteur. Caché en contre-lumière, il lui était invisible.

                -Vous ne pouvez pas vous approcher que je vois à qui j'ai affaire ?

                Syl rit dans son coin d'ombre et Ryan sentit son cœur battre plus vite pour une raison qui lui échappa. Ce n'était pas exactement de la peur mais plutôt une incertitude mêlée à du ravissement.

                -Certainement, je peux. L'autre s'avança et se dévoila peu à peu : Voilà ! Je suis visible à votre vue, désormais. Allons, lâchez donc cette arme, elle ne vous ai qu'aucune utilité présentement.

                Cette voix portait une musicalité si étrange et hypnotique que Ryan déglutit et serra plus fortement son revolver. Une voix comme celle-là n'appartenait pas à un homme lambda. Elle avait l'habitude de commander et d'être écoutée, sans pour autant obliger. C'est pourquoi il fit comme il lui disait. Sa main ne s'éloigna cependant pas. La surprise avait supplanté la méfiance, elle ne l'avait pas remplacée.

                Maintenant qu'il était venu sous la lumière, il pouvait détailler son mystérieux interlocuteur. Il ne se gêna pas à laisser couler son regard d'haut en bas, en quête du moindre indice lui donnant une quelconque information sur la personne.

                Syl Stigand était grand et dépassait Ryan de quelques centimètres. Le capitaine avoisinait déjà le mètre quatre-vingt, l'autre devait être au quatre-vingt dix. Il était élancé, mince mais non maigre. Ses cheveux d'un blond platine tiraient sur le blanc tant leur couleur était pure et étaient coupés plus courts à l'avant en deux mèches plongeantes qui cachaient ses oreilles. Mais sur l'arrière, il avait laissé la longueur qui tombait en un élégant dégradé jusqu'à ses reins. Une longueur aussi lisse que brillante, sans le moindre sac de nœuds ou accroc. Son visage était d'une beauté déconcertante et d'une pâleur étrange pour la saison, surtout que le soleil s'avérait au rendez-vous, sans pour autant en être maladif. Deux grands yeux verts ourlé de cils longs et clairs le fixaient avec ce qui lui semblait de l'amusement.

                Le plus étrange chez Syl Stigand restait son accoutrement. Il portait sur la tête, légèrement décalé sur la droite, un feutre noir, élégant et sans fioriture. Le reste de sa personne n'était pas aussi sobre. D'étranges bésicles ronds à verres rouges avaient caché ses yeux jusqu'à ce qu'il ne les ôte et ne les range dans une poche située sur la poitrine. Dans l'autre poche, Ryan devina une montre à gousset à la chaînette en or qui en sortait et partait s'attacher à l'épaulière. Pour le reste, il était drapé dans un long et élégant manteau noir et un foulard rouge enserrait sa gorge en un nœud si savant que Ryan se fit la réflexion qu'il peinerait autant à le refaire qu'à le défaire. En dessous, Syl portait des chausses de cavalier, noires et aux boutons de poches dorés, surmontant des bottes hautes en un cuir riche, et une tunique blanche tranchée par un veston lui-aussi noir à coutures dorées. Malgré la chaleur du printemps, il ne semblait pas incommodé par son lourd attirail. Enfin il se tenait appuyé des deux mains sur une canne, que Ryan jugerait contenir une épée, au montant, lui aussi en or, orné d'une tête de dragon occidental au ciselé fin et travaillé.

                Se dégageait de tout cela une sensation générale de richesse et de dignité mais également de vieillesse. Il était vêtu tel un gentilhomme du XVIIIe s.

                -Ma mise vous agrée-t-elle, monsieur Chevalier ?

                Ryan sursauta quand la voix de son interlocuteur le sortit de sa contemplation. Un sourire plus qu'amusé flottait sur les lèvres minces et une certaine gêne s'empara de capitaine, rougissant ses joues.

                -Ne vous embarrassez pas, monsieur Chevalier, vous ne m'indisposez en rien. Je comprends votre saisissement devant ma vestimentaire que vous devez juger vieillotte. Mais après quelques siècles, vous conviendrez qu'il n'est pas facile pour une personne de mon âge de changer sa mode quand celle-ci s'avère une maîtresse dure et aussi changeante que les saisons.

                -De votre âge ? Bon sang! Vous paraissez tout juste avoir vingt ans si ce n'était démenti par vos yeux. J'y lis bien trop de sagesse. Et quelle est cette histoire de siècle ? Rien de bon ne vous arrivera à vous payer la tête d'un flic !

                -Allons donc  ! Obligez-vous au calme.

                Même si Syl n'avait guère haussé le ton, Ryan accéda à sa demande sans broncher et se tut pour l'écouter.

                - Mon nom, déjà offert, est Syl Stigand ; sachez d'ailleurs que ce nom que mes pairs m'ont dévolu en raison de mes actes vient du scandinave et signifie voyageur. Je suis ce que j'ai décidé d'appeler un détective itinérant. Je sais bien que pour vous, humains, ce métier n'existe mais il n'en ai pas de même pour d'autres. Je l'ai créé il y a longtemps, et j'en suis particulièrement fier. A l'époque, Meaux ne s'appelait pas ainsi, elle répondait au nom de Lantinum et les Meldes vivaient depuis peu sous la domination des Romains. Aujourd'hui, les Meldes ne sont plus et  certains de mes compatriotes m'ont imité. Je reste toutefois ce qui se trouve de meilleurs chez les détective itinérants.

                Il ponctua son exposé d'un sourire mais le visage fermé de Ryan le fit pâlir jusqu'à s'étioler et il posa sur lui un regard plus grave. Le capitaine attrapa prestement les menottes passées à sa ceinture.

                -Votre blague ne m'amuse plus mais plus du tout. Vous allez m'accompagner au commissariat et passer une bonne nuit au trou, que cela vous serve donc de leçon. On ne joue pas avec un représentant des forces de l'ordre.

                Sans se départir de son calme, Syl écarta les menottes loin de lui et refusa.

                -Je crains que cela ne puisse se faire, monsieur Chevalier. Voyez-vous, je suis actuellement employé par l'un de vos ministres ; Dylan Delacroix des Affaires Magiques.

                -Jamais entendu parler.

                -D'évidence ! Monsieur Delacroix et son département sont classés au secret défense. Votre gouvernement ne désire pas que notre existence soit connue du public.

                -Qui donc ?

                -Des êtres que vous autres humains avaient l'habitude de qualifier de créatures magiques.  Nous nous donnons d'autres noms mais je n'en parlerai pas pour simplifier notre conversation. Je suis moi-même un elfe, dans la force de l'âge pour mon peuple, et je dispose d'un certain pouvoir  politique chez moi. C'est la raison de ma présence ici.

                Ryan porta la main à ses tempes qui pulsaient doucement. Il sentait que la douleur allait augmenter. Le comprenant partir loin de lui, ne le croyant en aucun cas, Syl tendit la main et attrapa son bras.

                -Lâchez-moi !

                -Que nenni, vous allez m'écouter jusqu'à ce que j'ai fini, monsieur Chevalier ! J'ai assuré et même promis au ministre Delacroix que je collaborerai avec la police humaine et pour accomplir cette tâche, je vous ai choisi vous. Sachez que de sombres évènements vont bientôt secouer ce pays, votre pays, peut-être même votre monde si nous ne réagissons pas assez vite. Je serai là pour les en empêcher et je vais avoir besoin de votre aide.

                Ils restèrent quelques instants à se regarder sans parler. Ryan ne pouvait détacher son regard des yeux émeraude de son vis-à-vis. Il y lisait de la sincérité mais ne pouvait se résoudre à le croire.

                -Prouvez-le, dit-il en désignant le vide d'un mouvement vague de la main. Prouvez que tout cela est vrai.

                -Oui-da. Sentez donc ma poigne, la force par laquelle mes doigts vous enserrent, sentez-la et dites-moi : pouvez-vous vous dégager ?

                Ryan fronça les sourcils et tenta de reculer, en vain. Il sut sans l'ombre d'un doute qu'il ne pourrait se détacher, quoi que puissantes soient ses dérobades.

                -Mon peuple possède une force et une agilité supérieures à celle des humains. Une vue aussi ; les bésicles sont là pour une autre tâche que de me permettre de voir mieux. En plissant les yeux, je pourrai voir à l'horizon le haut de la Tour Eiffel de cette chère Lutèce, que vous appelez Paris.

                Syl le lâcha pour retirer son chapeau qu'il posa sur sa canne. Il rabattit ensuite ses mèches derrière ses oreilles, jusque là cachées, et Ryan sursauta en laissant échapper un cri surpris. Les oreilles de Syl étaient longues et pointues et leur réalisme ne laissait aucune ambigüité quant à la nature de leur propriétaire.

                -Mes yeux sont naturellement semblables à ceux des chats mais je porte actuellement des lentilles pour les cacher. Mon corps présente d'autres différences qui ne valent pas la peine d'être mentionnées ce soir.

                Syl laissa retomber ses cheveux et se coiffa de son feutre avant de s'appuyez sur sa canne. Sa dignité restaurée, il reprit la parole.

                -Me croyez-vous maintenant ?

                -Peut-être. Et pour le ministre ?

                -Voyez par vous-même.

                Syl lui tendit un dossier. Ryan déglutit. Le cachet qui le fermait était sans conteste celui du Président. Soit Syl Stigand était un faussaire de grand renom, soit il ne mentait pas en affirmant collaborer avec le gouvernement.

                -Je vous invite à le consulter au plus vite. Je conçois que ces nouveautés sont déconcertantes. Mais n'ayez crainte, vous avez le temps de vous faire à tout ceci. Nous nous reverrons certainement quand tout commencera or nos adversaires ne bougeront pas avant quelques semaines.

                Sans laisser le temps à Ryan de le retenir, ou de poser des questions, Syl effectua un élégant demi-tour et s'éloigna.

                -Savez-vous que Ryan est un prénom d'origine celte, irlandais plus précisément, signifiant roi ? C'est un nom élégant dont il faut être fier. Il démontre que vous êtes un homme énergique et volontaire qui tient entre ses mains les rênes de son destin. Mais vous êtes aussi du genre à être strict, perfectionniste, peut-être intolérant. J'espère que cela ne nuira pas à notre collaboration. Après tout, je vous ai choisi pour vos qualités d'enquêteur.  

                L'instant d'après, Syl avait disparu dans les ombres, laissant Ryan dans un état fébrile, entre l'affolement et l'incrédulité. Il piétina quelques instants sur place, indécis, puis regagna sa voiture et retourna chez lui tel un automate. Il se coucha sans lire le dossier, omettant de manger. La faim le réveilla vers 5h. Incapable de se rendormir, il s'installa devant la télé mais ses yeux ne cessaient de revenir vers le dossier posé sur la table base. Pourtant il le laissa là où il était et partir travailler quand 7h eut sonnée.

                Il ne le toucha pas non plus lors des jours qui suivirent et laissa finalement passer une bonne semaine. Syl ne le recontacta pas. Un soir qu'il s'ennuyait, la curiosité se fit plus pressante, et se doubla de la crainte qu'il ne soit pas prêt quand viendraient les sombres évènements prédits par Syl. Il tarda jusqu'au soir, mangea une maigre salade qui eut du mal à passer, et s'installa avec réticence sur son canapé. Prenant vivement le dossier, il l'ouvrit d'un mouvement sec.

                Les feuillets qu'il contenait lui confirmèrent à la fois l'existence du Ministère des Affaires Magiques de Dylan Delacroix et celle des créatures magiques. Il remarqua toutefois qu'on avait sciemment dissimulé le fond des choses et comprit n'effleurer que la surface immergée de l'iceberg qui lui était tombé dessus. Il se sentait bien comme le Titanic, percuté et en train de couler.

                Nauséeux, il referma le dossier et prit la direction de sa chambre. Il se sentait malade, perdu, en somme dans le même état que le soir où il avait rencontré Syl. Il avait encore du mal à y croire mais il devait bien reconnaître que le prétendu elfe avait été convainquant et que ce dossier l'était tout autant.

                Ryan soupira en se dévêtant et se glissa dans son lit. Il ne pouvait rien faire, hormis attendre et voir ce que le futur lui réservait.

               

                Un mois était passé depuis sa rencontre avec le mystérieux Syl Stiband au Parc du Pâtis, entrée Truffaut, à 23h. Sans trop savoir pourquoi, il aimait répéter le détail de cette rencontre quand il y pensait ; peut-être était-là un mécanisme instinctif pour s'assurer que son souvenir ne s'étiole pas et qu'il se mette à douter de l'existence de cette soirée. Quand le doute venait tout de même le tarauder, le dossier posé sur sa table de chevée lui rappelait la réalité. Il restait alors à le fixer sans bouger jusqu'à ce que l'heure ou son portable ne le fasse réagir.

                Le temps passait lentement mais sûrement et, avec le mois de juin, l'été s'installait, un été parfois morne, parfois avec des pics de chaleur inaccoutumés pour la région. La chaleur et les longues journées faillirent le rendre fou d'inertie et il avait décidé de prendre le taureau par les cornes. Un beau soir, il avait donc allumé son ordinateur et lancé le moteur de recherches. Des jours durant, Ryan s'était démené à trouver des informations, il avait fait des recherches, visité des bibliothèques, il était allé sur un nombre incalculable de sites internet. Les résultats étaient minces. Plus que minces. 

                Sur le Ministère des Affaires Magiques, il n'avait rien trouvé. Pas la moindre trace, même en usant de codes que son grade lui octroyait. Il avait préféré ne pas insister. Soit Syl avait menti et tout avait été inventé, soit le Ministère de Dylan Delacroix était protégé de la meilleure des façons. Il se rappela que Syl avait parlé d'une confidentialité de niveau top secret. Et que le dossier qui traînait sur sa table de chevet n'était pas issu de son imagination.

                Ryan s'était donc rabattu sur le personnage en lui-même. De Syl Stiband, il n'en avait pas trouvé dans les bases de données. Aucune information, aucune adresse, aucun papier. Son numéro était intraçable et il tombait sur la messagerie à chaque fois qu'il appelait. Il ne laissait jamais de message mais recommençait, en vain, une fois par semaine. Il n'expliquait pas ce mystère de plus, ne trouvait aucune hypothèse plausible. Pourquoi Syl garderait-il son portable éteint en permanence ?

                Sur les elfes, les résultats avaient été au rendez-vous et  il avait appris beaucoup de choses en lisant de nombreux livres, allant de l'encyclopédie de la fantasy pour enfants au Silmarillion de JRR Tolkien. Mais il avait trop d'éléments pour en faire ressortir une plausible version et, pour ne rien arranger, ils se contredisaient les uns les autres. Il allait abandonner lorsqu'il était tombé sur un texte traitant de l'origine du mythe des elfes qui l'avait mené à la mythologie nordique qui, elle-même, l'avait renvoyé au folklore scandinave. Il s'était souvenu que Syl avait dit que Stiband venait de cette langue et avait rassemblé des documents en un dossier assez épais, sans pour autant en être satisfait. Il n'y avait aucune certitude que ces informations-là soient plus justes que les autres.

                En définitive, toutes ces recherches ne l'avaient guère avancé. Syl restait toujours un puzzle complexe dont les pièces étaient rares et précieuses. Il n'en avait que trois : son nom, son peuple et son métier. Agacé par la pauvreté de ses connaissances, il avait arrêté de chercher quand son intérêt s'était tourné en une obsession qui mangeait ses nuits mais son humeur ne s'en était pas allégée pour autant.

                Depuis ce lointain soir de juin, ses interrogatoires étaient plus violents verbalement, il travaillait ses suspects au corps le corps, sans pitié, et en venait parfois à des actes physiques, un poing sur la table ou une bousculade d'épaule. Entre ses nuits manquées et son inquiétude permanente, il était perpétuellement de mauvaise humeur et, si un temps son travail l'avait soulagé, désormais le contact avec les criminels n'arrivait qu'à le rendre encore plus maussade et tranchant. Ils les avaient choisis comme bouc-émissaires pour lâcher la bride à son trop plein de colère. Au moins arrivait-il à être plus aimable avec ses collègues.

                Vers le milieu du mois de juin, son ami d'enfance, le lieutenant Cadwal Rohaut en eut assez et le prit à part pour le questionner.

                -Il t'est arrivé quoi ?

                Travaillant sous ses ordres, Cadwal était plus jeune de Ryan, de quelques années dérisoires à leurs âges trentenaires. Ils se connaissaient depuis les bancs de sable de la maternelle et s'étaient trouvés une passion commune pour le métier de policier au cours du lycée. Leur affection dans la même ville tenait pourtant du pur hasard. Ils s'étaient séparés quelques années quand Ryan était entré à l'école nationale supérieure de la police. Plus jeunes, les deux ans qui faisaient de Ryan l'ainé se faisaient sentir plus fortement. Quand ils s'étaient retrouvés, leur lien n'avait pas pâti de la distance et ils étaient restés comme larrons en foire.

                Pour l'un et l'autre, ils étaient l'ami éternellement fidèle, le dernier recours en cas de pépin et le confident des mauvais jours. C'est pourquoi Ryan aurait dû lui parler de ses problèmes. Mais il n'osa pas ; cette fois-ci, même sa vieille amitié ne résista pas à ses hésitations.

                -Rien, t'inquiètes. Une sale journée, c'est tout. Retourne au boulot, il faut coincer le dégénérée qui a tué cette femme.

                Ryan se sentait mal de mentir et son malaise s'accentua lorsqu'il reposa les yeux sur les images du corps qu'ils avaient trouvé une semaine plus tôt. Une femme d'une cinquantaine d'années, trouvée poignardée dans une chambre d'hôtel, le visage encore marqué par sa terreur. Son meurtrier l'avait attaquée de face, elle ne pouvait que le connaître. Ils n'avaient pas encore mis la main sur lui, soient-ils sur une bonne piste, et le moral de Ryan n'en était que plus miné.

                Cadwal ne dit rien, le fixant avec intensité, comme s'il cherchait à lire à travers son visage fermé, et ne retourna à son bureau que lorsque le fixe se mit à sonner. Son visage s'éclaira soudain et il remercia vivement la personne à l'autre bout du fil. Ryan haussa un sourcil et s'avança vers lui.

                -Cadwal ?

                -On le tient !

                 Tout échaudé, Cadwal bondit de sa chaise, veste d'uniforme à la main, courant presque vers la voiture de fonction qui l'attendait dehors.

                -Cette fois c'est sûr, on va la serrer, cette enflure ! cria-t-il au moment de passer la porte. Ryan le suivit dans le couloir et l'interpella avant qu'il ne sorte du bâtiment.

                -On ne me prévient pas ? Je suis votre boss !

                Il n'était pas vraiment en colère mais plutôt estomaqué par le comportement de son ami. Un tel manque de professionnalisme ne lui était pas habituel. Mais Cadwal le repoussa à l'intérieur d'une simple pression sur le torse. Ryan allait user de son autorité quand il croisa les yeux de son vis-à-vis ; c'étaient ceux de l'ami, pas du subordonné. Alors il se tut.

                -Désolé, Ryan, mais t'es pas en état de faire une course poursuite, dit Cadwal, une petit moue désolée au visage. Je t'envoies les données par textos ! Réfléchis à ton mensonge en attendant.

                Cadwal le fixa avec sérieux encore quelques secondes avant de se précipiter vers la voiture dans laquelle il s'engouffra. Juste avant de refermer la portière, il brandit un doigt vers Ryan.

                -Ce soir, dîner à l'Ardoise, rue Saint Rémy ! Je t'y confronterai en tant que l'ami que tu n'as que trop ignoré ces dernières semaines. Attends-toi à être travaillé dans les règles de l'art.

                Ryan regarda le véhicule aux couleurs de la police partir en pétaradant. Il se demanda vaguement qui était au volant pour faire une manœuvre aussi voyante.

                Son portable bipa et il bondit vers le bureau, le cœur battant. La déception fut au rendez-vous lorsque le nom de Cadwy - ce vieux surnom dont il affublait Cadwal depuis la cour de maternelle - s'afficha sur l'écran. Pendant un instant, il avait cru, non espéré, que Syl lui avait envoyé un SMS après ce long mois de silence.

                "Le labo a eu les résultats des couteaux trouvés dans la cuisine de notre suspect. Il restait du sang sur l'un d'entre eux et les analyses correspondent à notre victime. Un amateur. Je te l'attrape et tu nous le fera parler. Il nous manque des précisions sur le mobile. Déception amoureuse, c'est vague. N'oublis pas le restau ce soir ! CR"

                Ryan tapota machinalement sur son appareil et envoya la réponse. Au même moment, son portable bipa une nouvelle fois.

                "Te fais pas blesser sinon tu ne pourras pas- comment tu as dis ? Ah oui! - me confronter. RC"

                "PS : Le nouveau stagiaire, Aaron, conduit. C'est horrible ; on apprend quoi à la jeunesse de nos jours ? Je ne lui laisserai plus prendre le volant. CR"

                Ryan sourit et posa son portable. Cadwal était facilement malade en voiture. Aaron allait en entendre parler pendant des mois.

                Le commissariat était étrangement calme maintenant qu'ils avaient trouvé le probable meurtrier. Indécis, Ryan organisa le fouillis qui avait élu domicile sur son bureau durant l'enquête. Quand il eut finit, il se dit qu'il ne fallait pas arrêter les bonnes résolutions et il sortit une liasse de papiers d'un tiroir tout en prenant place sur sa chaise. Il avait quelques dossiers à trier qui le feraient patienter le temps que ses subordonnés reviennent. Il entamait le tri quand la sonnerie de son portable se refit entendre.

                "Un amateur ne me blessera pas. Tu y passeras, Ryany. On arrive. A ce soir, 20h. Prends le temps de te changer. CR"

               

                Comme lui avait conseillé Cadwal, Ryan était retourné dans son appartement après avoir quitté le commissariat aux alentours de 19h. Il avait bien avancé la paperasse qui s'était accumulée au cours de la semaine où l'enquête avait monopolisé son attention et avait même fini lorsque Cadwal était revenu, victorieux, avec l'homme qu'ils suspectaient responsable du meurtre.

                Le suspect avait été emmené dans une salle d'interrogatoire où ils l'avaient laissé mariner dix minutes avant que Ryan n'aille l'interroger. Il avait avoué rapidement, avec une facilité qui avait surpris le capitaine, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il avait affaire au plus basique des crimes passionnels.

                La femme était aussi autoritaire et perfectionniste qu'acariâtre et il n'avait pas supporté qu'elle le quitte pour un homme plus jeune alors qu'elle l'en avait fait baver  pendant toute la durée de leur relation. Il resté persuadé  d'être dans son bon droit en la tuant : pour lui, il ne s'agissait qu'une punition méritée pour sa trahison. Ryan se savait s'il devait le prendre en pitié ou en dégoût ; les deux sentiments durent se lire à égalité sur son visage.

                L'enquête bouclée, le suspect enfermé, il s'en était retourné. La lassitude l'avait pris d'assaut dès qu'il avait franchi le seuil de son appartement et il avait pensé envoyer un SMS à Cadwal en lui expliquant qu'il ne pouvait pas venir au restaurant. Son ami l'avait devancé, lui qui le connaissait si bien, et presque menacé de représailles s'il se dérobait.

                Ryan s'était alors résolu à aller prendre une douche relaxante pour se changer les idées tout en se décrassant. Au moment de quitter l'appartement, il était d'un calme qui l'étonna. La perspective de parler avec Cadwal, de partager le fardeau de ses connaissance, l'apaisait plus qu'il ne l'aurait cru. Ses doutes lui paraissaient si dérisoires désormais.

                Au moment de partir, il hésita à prendre le dossier avec lui. Ce n'était pas qu'il doutait de l'intégrité de son ami. Cadwal était un homme de confiance mais le mettre au courant serait lui faire courir un danger auquel Ryan ne voulait pas l'exposer. Il était son ami, son confident, et il lui parlerait de ses problèmes, de sa mystérieuse rencontre avec le tout aussi mystérieux Syl Stiband. Il ne lui imposerait pas ses fardeaux, quels qu'ils soient. Il laissa donc le dossier sur sa table de chevet et sortit de son appartement.

                Sa montre indiquait 19h45. Ryan récupéra son portable de sa poche arrière droite et envoya un SMS à Cadwal pour le prévenir qu'il serait certainement en retard. Il avait oublié de lui dire que sa voiture était en réparation suite à un disfonctionnement lié à sa vieillesse. Peut-être ne pourrait-il pas la récupérer d'ailleurs. Il siffla, agacé, la perspective devoir s'acheter une nouvelle voiture ne l'enthousiasmant en aucun cas, et se dirigea vers l'arrêt de bus le plus proche.

                Un bip se fit entendre et il tapota machinalement sur son portable.

                "Je viens te chercher. Je suis 2 rues plus loin. Bouge pas. CR"

                "N'écris pas en conduisant ! T'es un flic, bon sang. RC"

                -J'étais à l'arrêt devant un feu !               

                Ryan se retourna et avisa Cadwal qui sanctionnait derrière lui dans une voiture dernier cri, sûrement d'une marque reconnue, de ce qu'il pouvait reconnaître. Cadwal avait toujours aimé les voitures au contraire de lui. Peut-être pourrait-il le conseiller pour son nouvel achat ? Cela lui éviterait qu'il ne se prenne la tête avec cette question sans intérêt.  

                -Il est arrivé quoi à ta bagnole ? lui demanda Cadwal alors qu'il prenait place au siège passager. Il eut juste le temps d'attacher la ceinture que son ami était déjà arrivé aux 50km/h.

                -Un truc au moteur. Vieillesse et usure, qu'on m'a dit. Je crains qu'elle n'ait calanchée.

                -Il était temps que tu changes de voiture de toute façon. Elle avait, quoi, 20 ? Tu l'as eue en sortant du lycée.

                -Tu te fous de moi ? Je n'ai que 35 ans ! La voiture n'en avait que 17.  

                -Les maths et moi...

                Ryan se laissa enfin aller et explosa littéralement de rire. Il s'en tenait les côtes. Cadwal sourit et éteignit la radio qui devenait désagréable à n'être qu'un bruit de fond. 

                -Je préfère quand tu ne fais pas la tronche. Ah! On arrive.

                Il gara sa voiture dans la première place qu'il trouva. Derrière eux, un autre conducteur les dépassa, affichant un visage très déçu. L'Ardoise affichait complet et les places se faisaient rares.

                -J'ai réservé notre petite table au fond, indiqua Cadwal en refermant la portière derrière lui. J'aime ce coin tranquille et isolé.

                -Moi aussi. T'as bien fait, Cadwy. Je me sens déjà mieux.

                -C'est le but. Mais il va falloir parler quand même, Ryany.

                Ryan leva les mains en signe de reddition. Les deux hommes rentrèrent dans le restaurant où un serveur vint à leur rencontre, souriant et poli. Cadwal lui donna son nom et il les mena jusqu'à la table réservée.

                -Voulez-vous des boissons, messieurs ? s'enquit-il en sortant un calepin et un stylo bille.

                -Un Coca, s'il vous plaît. Et toi, Ryan ?

                Cadwal conduisait, il ne pouvait donc pas boire. Un sourire moqueur apparut sur le visage de Ryan qui décida de ne pas faire montre de compassion. C'était un coup bas, certes, mais Cadwal avait commencé en le traînant dans ce restaurant pour le travailler.

                -Une Despe', je vous pries.

                Cadwal lui fit les gros yeux et son sourire s'agrandit.

                -Bien, je vous ramène tout ça. Voici le menu.

                Ils le remercièrent et retournèrent leur attention sur le menu. Ce n'était pas la première fois qu'ils venaient manger dans ce restaurant. Ils avaient eu l'occasion de goûter aux différents plats proposés. Ils pouvaient donc commander en connaissance de cause. Cadwal fini par se décider pour l'entrecôte à la plancha, Ryan préféra prendre une noix de Saint-Jacques. Il avait toujours eu un faible pour le poisson, ne se nourrissant de viande rouge qu'à un strict minimum.

                -Poissontarien, le charria gentiment Cadwal lorsque le serveur eut pris leur commande. Ryan but une gorgée de sa bière en haussant un sourcil.

                -Ce mot n'existe pas.   

                -Il devrait.

                Ryan rit doucement et fit tournoyer sa bière en observant son ami à travers le prisme du verre.

                -Ce n'est même pas du poisson mais du fruit de mer.

                -Fruitarien de mer, donc ?

                -C'est débile, Cadwy.

                Ils rirent, enfin détendus, et parlèrent de tout et de rien. On vint leur apporter leurs plats et ils mangèrent sans aborder le sujet qui les avait emmenés là. Mais Ryan ne se leurrait pas. En bon policier, Cadwal attendait juste le moment propice pour commencer son interrogatoire. Ryan sourit par devers lui. Il était bien, se sentait en terrain sûr et la bière lui déliait la langue. Cadwal commencerait ses questions au dessert, il n'en doutait pas.

                Ils prirent tous deux la spécialité sucrée du restaurant, l'Ardoise gourmande qui était composée d'un assortiment de cinq desserts. Cadwal attaqua dès qu'ils furent servis.

                -Alors mister grognon va-t-il me dire pourquoi il était aussi nerveux et agressif ce dernier mois ou dois-je faire des hypothèses ?

                -Tu as des hypothèses ?

                Cadwal lui lança un regard agacé et Ryan sourit en regardant dans le vide. Il n'allait pas lui faciliter la vie, tout de même ! Il était sensé se faire tirer les vers du nez.

                -Tu sortais avec une fille et elle t'a larguée ? hasarda Cadwal en enfournant une bouchée de gâteau qu'il avala avant de reprendre :  Mais bon, tu m'en aurais déjà parlé dans ce cas-là.

                -Tu crois que j'ai le temps de conter fleurette ?

                La voix de Ryan était plus sèche qu'il ne l'aurait voulu et tira à Cadwal un sourire contrit. Il savait qu'il venait de passer de l'huile brûlante sur une plaie encore ouverte ; pour sa défense, il pensait qu'elle était plus avancée que cela sur la voie de la guérison.

                -C'est idiot, je sais. Tu passes ta vie au bureau ou chez toi à ressasser tes enquêtes. Tu ne nous rends même plus visible ; Estelle s'en désole d'ailleurs. Tu te morfonds et tournes en rond, tout seul dans ton quatre pièces. Heureusement que je suis là pour te faire sortir. Que ferais-tu sans moi ?

                -Vantard.

                -Juste réaliste. Je suis indispensable à ton équilibre santé.

                Ryan ne démentit pas son affirmation et se cacha dans la dégustation de ses desserts. Cadwal l'imita et ils ne parlèrent plus jusqu'à la commande des cafés.

                -Allez, Ryany, parle-moi. Je suis ton ami. Je vais t'écouter et te conseiller si tu le désires. Et si tu ne le veux pas, je ne dirais rien. Mais parle-moi.

                Ryan soupira et passa une main dans ses cheveux. C'était maintenant ou jamais. Soit il parlait à Cadwal et se soulageait d'un peu de son fardeau, soit il s'entêtait dans son marasme et prenait le risque de couler. Avait-il vraiment le choix ?

                -Tout a commencé avec ce texto, dit-il en tendant son portable à son ami. Cadwal s'en empara et ses yeux s'écarquillèrent de surprise en lisant le texte. Ils se voilèrent d'inquiétude dans la seconde qui suivit.

                -Un gang t'as contacté ? Tu as des problèmes ?

                -Oh ! Oh! Pas d'affolement ! Je n'ai pas été menacé. Ce n'était pas un gang.

                -Alors quoi ? Ou plutôt qui ?

                -Un détective itinérant. Oui, je sais, ce métier n'existe pas mais il s'est présenté comme cela. Son nom est Syl Stigand. Ne cherche pas, tu ne trouveras rien sur lui. J'ai essayé. Même son portable ne mène nulle part.

                -Tu me caches quelque chose d'autre. Allez, Ryan, tu en as trop dit ou pas assez.

                -C'est un...

                Ryan se coupa et effectua un grand mouvement du bras, incertain de ses mots. Les autres clients se tournèrent vers eux et il fit profil bas le temps qu'ils ne s'en retournent à leurs occupations.

                -Tu ne vas jamais me croire, Cadwy. C'est totalement fou et irréaliste !

                Cadwal tendit la main et attrapa l'épaule de Ryan. Le geste le calma et il inspira plusieurs fois pour reprendre une voix normale. Puis il se lança d'une traite.

                -C'est un elfe, Cadwal. Il n'est pas humain.

                A la tête qu'afficha Cadwal, Ryan gémit et porta deux doigts à ses tempes en une tentative de repousser la migraine qui pointait. Ce n'était vraiment pas le bon moment !

                -Tu ne me crois pas.

                -Si ! s'écria Cadwal. Il déglutit. Enfin c'est un peu dur. Tu as dû te faire avoir. Un canular, une blague, une caméra cachée si faut !

                -Si seulement, ricana amèrement Ryan. Il secoua la tête et son regard se fit las. Cadwal raffermit sa prise sur son épaule.

                -Ryan ? Tu m'inquiètes.

                -Je sais, Cadwy, je sais. Ce type m'obsède. Il a réveillé mon amour des mystères et il en est un à part entière. Il a parlé d'un autre monde, de ses semblables et d'un Ministère des Affaires Magiques. J'ai besoin de savoir la vérité.

                -Tout cela fait très Harry Potter avec un zeste de Sherlock Holmes mélangé à du Tolkien.

                Ryan lâcha un bref rire. Il n'aurait mieux dit.

                -Tu résumes parfaitement bien.

                -Et tu y crois ?

                Ryan resta silencieux un long moment. Le serveur arriva sur ces entrefaites et leur posa les cafés sur la table. Cadwal lui demanda la note et faillit rater la réponse de Ryan.  

                -Oui, j'y crois. Cadwy, j'y crois. Il m'a convaincu. Et j'ai peur.

                Mais la conversation fut encore interrompue par le retour du serveur. Ryan jugula son irritation, l'autre homme ne faisait que son travail.

                -Je vais payer, annonça Cadwal en se levant. Ryan lui  attrapa le bras et se redressa à son tour.

                -Tu vas pas m'offrir le restaurant !

                -Si, si. Vas à la voiture, j'arrive.

                Ryan soupira et n'insista pas. Cadwal ne lui avait jamais laissé payer quand il avait décidé d'offrir. Le chemin du retour se fit en silence, l'habitacle seulement habité par la musique de la radio. Ryan se sentit somnoler et un bâillement lui échappa. Il se décida à aller se coucher dès qu'il serait rentré. Entre le mystère Syl Stiband et l'enquête qu'ils venaient de boucler, il avait du sommeil en retard qui commençait à se faire ressentir. Il s'en réjouit pourtant ; les cauchemars ne pourraient pas le prendre dans leurs rets s'il dormait trop profondément.

                Ce ne fut qu'une fois de retour devant chez lui que son ami reprit leur discussion. Ryan l'avait invité à renter quelques minutes.

                -Je crois en toi, Ryan. Si tu dis que c'est vrai alors ça l'est. Mais, dis-moi, de quoi as-tu peur ? Pas de l'inconnu, tu adores ça, et il t'en fallait pour te réveiller de ta léthargie. Alors de quoi ?

                -Il a dit que quelque chose de mauvais se préparait, éluda Ryan qui trouvait qu'il en avait déjà trop dit. Il me manque trop d'éléments. Je ne me sens pas prêt.

                Une nouvelle fois, Cadwal serra son épaule avec force et sa chaleur se répandit dans tout son corps, lui rendant quelque peu de ses forces.

                -Tu le seras, t'inquiètes. Tu t'adaptes vite.

                -Merci, Cadwy.

                Ryan enlaça son ami et lui administra une franche accolade qui lui fut rendue par la même force. Ils se souhaitèrent bonne nuit et Cadwal repartit. Ryan soupira en fermant sa porte. Ses yeux se fermaient d'eux-mêmes. Se déshabiller fut une épreuve et il se félicita d'avoir pris sa douche avant le restaurant. Il touchait à peine le matelas que le sommeil l'emporta dans un monde sans rêve ni cauchemar.          

2: Part I : De l'existence de la magie - II : Meurtre étrange
Part I : De l'existence de la magie - II : Meurtre étrange

    â€‹    Ryan avait quitté son appartement à toute vitesse et arrivait maintenant sur la scène de crime. Malgré sa hâte, il avait bien dix minutes de retard. Meaux se réveillait dans l'agitation de ce lundi matin de juillet. Le mois s'entamait à peine et la chaleur était supportable ; quelques jours de pluie avaient rafraichi l'air. Déjà aigri d'avoir été réveillé aux aurores alors qu'il avait enfin daigné prendre un jour de congé, les transports en commun bondés qu'il avait prendre pour venir avaient accentué son humeur morose. Il s'était éveillé à l'aube, violemment réveillé par un cauchemar, en sueur, et n'était pas d'humeur à affronter une foule et la chaleur des corps pressés les uns contre les autres. Mais il n'avait pas encore remplacé sa voiture ; Cadwal aurait l'amener à des garages en fin d'après-midi. Ils allaient devoir reporter la sortie cependant.

                -Bonjour, monsieur Chevalier.

                Il rendit vaguement le salut et dépassa Aaron qui ressortait de sous la banderole délimitant la scène de crime, quelques échantillons de possibles preuves en main qu'ils menaient au camion. Le jeune stagiaire ne se formalisa pas de sa bougonnerie. Aaron était arrivé dans la brigade en même temps que son retour et il avait vite compris que le capitaine Ryan Chevalier n'était pas du matin. Un rictus tordit la bouche de Ryan. Même les grasses matinées lui étaient interdites désormais ; il ne pouvait plus enchaîner plus de 6h de sommeil.  

                Ryan se stoppa près du corps et l'observa de sa hauteur. C'était un homme d'une quarantaine d'années, peut-être cinquante, portant un costume noir et blanc de bonne fabrique. Il devait certainement se rendre au travail au moment de sa mort. Ses cheveux grisonnaient et se dégarnissaient sur les tempes. Ses lunettes gisaient un peu plus loin, brisées, sûrement éjectées lors de l'agression. L'officier plissa les yeux devant l'air d'épouvante affichée par le visage du mort ; sa mort avait été violente et rapide.

                -Salut, Ryan.

                Ryan leva la tête vers son ami qui s'approchait nonchalamment. Un léger sourire lui échappa et son air noir s'étiola quelque peu. Cadwal avait toujours cet effet sur les gens qu'il calmait par sa prestance tranquille ; lui plus que les autres.

                -Alors ?

                -Comme tu le vois, un mort, sexe masculin, entre quarante et cinquante ans, peut-être dans le business, peut-être fonctionnaire. Ou alors un homme aimant porter un costume complet. On ne sait rien de plus sur son identité.

                Cadwal secoua la tête et Ryan le regarda avec surprise.

                -Rien ?

                -Pas de papiers. On n'a retrouvé ni de portefeuille ni de mallette. Il n'a rien dans les poches. Pas même une clé ou quelque chose nous renseignant. L'assassin a dû détruire tous les indices.

                -Il ne veut pas qu'on identifie le mort. Sinon il n'aurait pas pris cette peine. Lance une recherche faciale. Au moins le visage est reconnaissable.

                Ryan s'accroupit après avoir mis des gants et ferma les yeux du mort. Malgré ses années de service, il était toujours mal à l'aise devant les yeux vitreux d'un cadavre. Au moins celui-ci restait-il beau à regarder. Il fronça les sourcil.

                -A la réflexion, c'est étrange. S'il ne voulait pas qu'on reconnaisse le mort, n'aurait-il pas défiguré le visage pour ne laisser aucune trace ?

                -J'en sais rien. L'enquête nous le dira. Pour l'instant, ce ne sont que des spéculations.

                Ryan acquiesça. Il attrapa l'une de mains de la victime et la retourna pour inspecter ses ongles. Il ne voyait aucun résidu de peau. Déçu, il la reposa et espéra que le labo aurait de plus grands résultats.

                -Et la cause de la mort ?

                -C'est la raison de ta présence. Je sais que t'es en congé aujourd'hui mais il le fallait.

                Il leva la tête vers son ami et le trouva à trépigner sur place, tendu et nerveux.

                -C'est si grave que ça ?

                -Regarde par toi même. Le médecin légiste n'a aucune idée de ce qui a pu causer ça. Il sait juste que la mort date d'entre 22h et 5h du matin cette nuit.

                Cadwal se baissa et rabattit la bâche qui cachait jusqu'alors la majorité du corps. Ryan comprit pourquoi ses hommes l'avaient installée avant son arrivée quand le geste révéla un trou béant sur la poitrine. Il grimaça, la blessure était horrible : la victime avait été perforée de part en part. La plaie était ronde, d'un moins dix centimètres de diamètre, et muscle comme os avaient éclaté sous la pression. En se rapprochant, Ryan s'aperçut que l'arme avait laissé des marques à l'intérieur du corps. Intrigué, il essaya de s'imaginer la forme qu'elle pouvait avoir et arriva à la conclusion qu' elle devait être spiralée.

                -T'as toujours eu aucune nouvelle de ce détective itinérant dont tu m'as parlé ? demanda Cadwal. Ryan lui jeta un coup d'œil. Son ami semblait encore plus mal à l'aise et comme hésitant.

                -Je te l'ai dit, il ne m'a donné que son nom : Syl Stigand. En insistant bien sur la signification de son nom de famille. Du scandinave, ça veut dire voyageur. Je ne l'ai pas revu après et il ne m'a pas contacté. Je n'aurai pas pu le rater. Sa mise est son excentricité la plus voyante ; il faut l'approcher pour connaître son nom ou son caractère.

                -Il faut qu'il te contacte. Je crois qu'il est lié à cette affaire. Avait-il l'air de t'apprécier ?

                -Il m'a dit que mon nom venait du celte et signifiait roi. Avant de me sortir mes traits de caractère d'après ce nom. Il avait raison ce bougre en plus.

                Agacé, Cadwal claqua de la langue.

                -Ryan, le fond de ta pensée, s'il te plaît. Ne me prends pas pour un abruti.

                Ryan soupira et se passa une main dans les cheveux.

                -Il a clairement laissé entendre qu'il m'avait choisi et que nous devions arrêter les terribles évènements qui doivent se dérouler. Alors si ce meurtre est lié à quelque chose de magique, il viendra.

                Cadwal détourna les yeux et Ryan plissa les siens. Il avait l'impression qu'ils ne parlaient pas de la même chose.

                -C'est quand même bizarre qu'un meurtre si étrange arrive quelques temps après ta rencontre avec ce type qu'il faut avouer n'est pas très net.

                Ryan comprit que son ami soupçonnait Syl d'être responsable du meurtre. Il agita la main en signe de dénégation.

                -Stigand n'en est pas responsable. Je t'ai déjà dit qu'il n'était pas membre d'un gang ou issu du crime organisé, comme tu sembles encore le penser.

                Ryan se redressa en époussetant son jean. Le lieu était rempli de poussière, due aux travaux de la rue voisine. Pourtant Cadwal ne lui avait pas parlé d'empreinte. L'assassin n'en avait donc pas laissé. Un mystère de plus à cette enquête. Il sentait le mal de crâne poindre et il se frotta le tempes en retenant une grimace. Dire qu'il n'était pas encore neuf heures.

                Soudain son portable bipa et il sursauta. Cadwal était à ses côtés et ses hommes autour de lui. A part ses parents, qui n'avaient aucun raison de le biper un lundi matin puisqu'il ne leur avait pas dit être en congé, il ne voyait pas qui pouvait essayer de le joindre. A part une seule personne ; celle qu'il attendait depuis un mois.  

                "Cherchez des traces de licorne. SS"

                Le visage de Ryan se décomposa en un mélange de perplexité et d'énervement. Autant Syl était aimable et ensorceleur quand on l'entendait de vive voix, autant il était insupportable par textos. Peut-être devrait-il le lui signifier ?

                "Bonjour (ne sautons pas les civilités). Comment diable êtes-vous au courant ?!... A quoi ressemblent des empreintes de licorne ? Je ne suis pas un maître en la matière ! RC"

                "Bonjour (excusez ma brusquerie). Vous êtes énervé. Mon silence ? Veuillez me pardonner, j'avais prévu de vous revoir après une semaine mais de graves évènements dans mon Parallèle ont troublé mes plans. Je ne peux pas venir dans votre Parallèle pour le moment mais des amis surveillent pour moi. Les licornes laissent des traces semblables à vos chèvres. Des sabots fendus. En plus pointus et plus grands. L'empreinte est peu profonde. SS"

                "Des amis ? Il faudra parler de cette histoire de Parallèle. Je cherche. RC"

                "Vous ne pouvez pas les voir si vous ne les cherchez pas. Nous en parlerons, ainsi que des Parallèles. SS"

                Ryan rangea son téléphone et fouilla des yeux les environs. Il soupira. A rester planté là, il perdait son temps. Il tapota l'épaule de Cadwal, ramenant son attention à lui.

                -Avez-vous trouvé des empreintes de chèvre ? chuchota Ryan. Cadwal le regarda avec des yeux ronds.

                -Une chèvre ? Pourquoi cherches-tu une chèvre ?

                -Pas une chèvre ! Je viens d'avoir des SMS de Stigand. Il me dit de chercher une licorne.

                Cadwal afficha un air dubitatif et Ryan sentit son mal de tête empirer.

                -Tu ne crois pas ces inepties, j'espère ? Voyons, Ryan, une licorne ? J'avoue qu'une corne torsadée aurait pu être l'arme du crime mais ces animaux sont des légendes.

                -Ecoute, Cadwal, on en a parlé. Stigand m'a démontré qu'il n'était pas humain. Tu as dis que tu me croyais.

                -Je sais, soupira Cadwal en se frottant l'arrière du crâne. Mais un cheval blanc à barbichette et corne ? Quelqu'un l'aurait vu.

                -Ils ont réussi à rester discrets jusqu'à présent. Vraiment, crois-moi. N'essaye pas, mais crois pour de bon. Stigand enquête sur des crimes où ses semblables sont impliqués. Et il a l'appui des hauts gradés ; de très hauts gradés. C'est pour ça que tu m'as appelé. Tu sais, même si tu ne veux pas y croire, que ce n'est pas un humain qui a fait ça.

                Un pas derrière eux les fit se taire et ils se retournèrent en haussant le même sourcil. Aaron se figea, incertain. Il sentait qu'il n'aurait pas dû interrompre ses deux ainés. Il avait soudainement envie de faire demi-tour et de s'en repartir.

                -Qu'y a-t-il, Laroche ? gronda Ryan et le jeune homme gémit. L'autorité stricte du capitaine Chevalier n'était plus à démontrer au sein de la brigade. Il déglutit plusieurs fois puis, devant les regards de plus en plus noirs de ses aînés, il parla :

                -Désolé, messieurs, mais j'ai reçu ceci de la part d'un homme des plus étranges. Il s'en est reparti brusquement juste après me l'avoir donné. Comme s'il avait disparu.

                Aaron aussi aurait voulu disparaître. Il avait réfléchi à ses mots avant de venir voir ses supérieurs mais son explication lui semblait encore plus que bancale. Il n'avait rien pu faire pour retenir l'homme suspect. Il craignait les remontrances, surtout que le capitaine était déjà énervé contre lui.

                Toutefois le visage de Ryan s'éclaira et il lui arracha presque le papier des mains dans sa hâte.

Il le déplia et voulut le lire mais son visage s'assombrit et le désarroi infiltra ses traits.

                -Il n'a pas écrit en français, lui apprit Aaron, un peu tardivement. Ryan jura et fourra le papier dans sa poche. Il se racla la gorge, amenant à lui l'intention de tous ses hommes, et haussa la voix pour être entendu de tous.

                -Ramenez le corps au labo pour l'autopsie. Cadwal, je veux que tu me tiennes au courant de la moindre nouvelle concernant cette affaire.

                -Bien et réponds à mes textos, que je sache que tu les as reçus.

                Ryan acquiesça et se tourna vers le jeune stagiaire qui n'avait pas osé bouger de sa place.

                -Aaron !

                -Oui, monsieur ! répondit le jeune homme au tac-à-tac, presque au garde à vous. Les traits de Ryan s'adoucirent. Il était un peu dur avec le stagiaire.

                -Détends-toi donc un peu. Je ne vais pas te manger. L'homme qui t'as donné ça est un excentrique de première. J'ai déjà eu affaire avec lui, ce n'est pas de la tarte. Il était drôlement habillé, n'est-ce pas ?

                -Drôlement ? Non, pas vraiment, monsieur. Je dirai plutôt effrayant.

                Ryan fronça les sourcils. Effrayant n'avait jamais effleuré son esprit lors de son entrevue avec Syl. Il lui avait inspiré de la méfiance - qui ne se serait pas méfié de ce type ? - mais jamais de la crainte. Il devait s'assurer qu'ils parlaient de la même personne.

                -Décris-le moi !

                Aaron sursauta au ton pressant de son supérieur et débita son exposé d'une seule traite. La courte entrevue l'avait plus dérangé qu'il ne le disait ; il s'était senti comme une proie devant le plus terrible des prédateurs. Un tueur dont l'image s'était gravée dans son esprit.

                -Un homme grand, maigre, mais vraiment très maigre, presque décharné. Il se tenait dans l'ombre alors je ne l'ai pas très bien vu mais il avait des cheveux d'un noir tel que je n'en ai jamais vu. Le contraste avec sa peau très blanche était saisissant. Il avait un sourire joueur au visage, comme un chat, vous savez, comme si j'étais une souris. Sinon il portait des lunettes bizarres aux verres noirs et était également vêtu de cette couleur.

                -Tu es sûr qu'il n'avait ni chapeau ni canne ?

                -Euh…je crois qu'il avait une canne, monsieur. Une vieille canne de seigneur, du genre…et ben de Lucius Malfoy, vous savez, dans Harry Potter.

                La voix d'Aaron faiblit et il rougit fortement en se rendant compte de sa référence. Mais son supérieur ne releva pas. Il jurait dans sa barbe sans lui accorder grande attention. Aaron se fit petit et l'observa en biais. Son patron semblait très contrarié.

                Et Ryan l'était bel et bien. Il avait présumé que l'homme qui avait abordé Aaron était Syl, même si le détective lui avait assuré ne pas pouvoir se déplacer. Alors soit il avait changé de tenue en l'espace d'un mois, contredisant ce qu'il avait dit lors de leur rencontre, soit une autre créature magique était impliquée. A savoir de quel côté elle était ; Ryan n'était pas sûr qu'ils soient dans le même camp.

                -Excuse-moi deux minutes, dit-il à Aaron avant de se détourner en empoignant son portable. Il devait prévenir Syl et lui soutirer des informations. Cela ne pouvait être une coïncidence. Ce nouveau venu devait connaître le détective.

                "Sexe masculin. Cheveux noirs. Peau blanche. Air de prédateur. Très maigre. Habits noirs. Vous connaissez ? RC"

                Son portable vibra pratiquement dans la seconde qui suivit, démontrant chez Syl une nervosité inhabituelle. Son message était encore plus explicite.

                "Danger ! Ne l'approchez pas. SS"

                  Ryan sentit un frisson glacé le parcourir. Il n'eut pas le temps de répondre que Syl lui envoyait un autre SMS.

                "Il est joueur, monsieur Chevalier, et il n'aime pas les humains. Ce n'est pas vraiment un ennemi et je ne pense pas qu'il soit impliqué dans ce meurtre. C'est trop voyant pour être signé de sa patte. De plus, les blessures ne correspondent pas. Je me charge de lui, concentrez-vous sur l'enquête. SS"

                "Il m'a donné un papier en une étrange langue Et le mort n'est pas identifiable pour le moment. On a lancé une reconnaissance faciale. RC"

                "Cherchez du côté des langues slaves. Dès que vous avez le nom de notre victime, contactez-moi. J'ai une idée de la véritable cible de l'assassin mais je n'ose m'avancer sans preuve. Je vous en dirai plus quand je vous verrai, au plus tard ce dimanche, j'espère bien avant. Cherchez la licorne. Je ne peux plus vous répondre à partir de maintenant. Au revoir, monsieur Chevalier. SS"

                Ryan laissa retomber son bras et se prit la tête dans la main. A présent, la migraine était bien installée. Il entendit Aaron s'avancer derrière lui, presque à le toucher, mais le stagiaire finit par ne pas oser. Mais sa voix inquiète s'éleva dans son dos.             

                -Vous allez bien, monsieur ?

                -Ouais, ne t'inquiètes pas, petit.

                Il se retourna et lui sourit gentiment. A ses yeux, Aaron était encore un gamin qu'il devait protéger. Il l'aimait bien ce jeune homme débrouillard et courageux qui avait beaucoup de ressources qu'on ne soupçonnait pas au premier abord.

                -Dis, sais-tu où est la bibliothèque la plus proche ?

                Le changement brutal de la conversation lui fit cligner des yeux dans le vide. Ryan haussa un sourcil et Aaron se dépêcha de lui répondre.

                -La Médiathèque du Luxembourg est plus près. Vous y serez dans cinq, dix minutes en fonction du trafic.

                Ryan le remercia, il n'avait pas espéré une réponse aussi précise, et partit à grands pas. Il n'avait plus qu'à trouver un dictionnaire de slave.

 

                Plus qu'agacé, Ryan jeta la feuille sur la table et se laissa couler dans son canapé. Un coup d'œil lui apprit que l'horloge du salon indiquait 23h. Il soupira et se passa une main fatiguée sur son visage qu'il sentait émacié sous ses doigts. Il avait encore maigri. Un grondement l'avertit que, pour une fois, son estomac réclamait son dû à grands cris. Tout entier concentré sur son travail, il n'avait pas vu le temps passer.

                Il se redressa en poussant un nouveau soupir et se traîna jusqu'à son frigo. Il n'avait aucune envie de cuisiner mais son appétit était aussi rare que volatile et il préférait manger quand il avait faim au lieu de se forcer. L'inspection dévoila un besoin urgent de faire des courses et Ryan grogna, peu enchanté. Sans sa voiture, il allait lui être difficile de ramener ses emplettes du supermaché. Il devait vraiment penser à aller aux garages avec Cadwal ; ce n'était que maintenant qu'il l'avait perdue qu'il se rendait compte qu'une voiture lui était nécessaire.

                Son portable vibra fortement sur le verre et il se décrocha du frigo pour aller le récupérer sur la table basse du salon.

                "J'ai des nouvelles. Tu vas pas aimer. L'identification a fonctionné. Notre mort s'appelle Antoine Perrin. 44 ans. Il est dit qu'il travaillait dans une banque à Paris. On a appelé ; il n'y travaille plus depuis 5 ans. Ni femme, ni enfants, ni famille avec laquelle il serait en contact. Ses papiers indiquent une adresse à Paris. J'ai envoyé des hommes l'inspecter. Maison vide. Et toi, tu avances ? CR"

                "Bon boulot. Cet individu est suspect, vérifie dans les banques de données du crime organisée. C'est peut-être un règlement de comptes. Mais j'en doute. Syl est impliqué. Il avait une piste que le nom devait confirmer. J'ai cinq dictionnaires de langues slaves et aucun résultat. RC"

                "Je suis en route pour chez toi. A deux, on ira plus vite. CR"

                "Ramènes Mc Do'. J'ai faim et plus rien dans le frigo. RC"

                Ryan ferma le contact "Cadwy" et ouvrit celui "Syl Stigand". Devant le bonhomme sans tête, il se fit la réflexion qu'il devait prendre une photo du détective itinérant pour en faire l'image de profil du contact. Il tapa son SMS en se réinstallant sur le canapé qu'il quitta dès qu'il eut fini pour aller fermer la porte du frigo laissée ouverte.

                L'attente ne fut pas longue. Il revenait tout juste de la cuisine que son portable s'alluma.

                "M. Perrin était le secrétaire personnel de M. Delacroix. Comme je le craignais, le Ministère des Affaires Magiques est visé. Il me faut prévenir le ministre au plus vite. Avez-vous avancé sur le message ? SS "

                "Non. Je ne trouve aucun des mots dans les dicos. Il faut que je rencontre M. Delacroix. Sa sécurité doit être accentuée. Mais que venait faire M. Perrin à Meaux ? RC"

                "Veuillez m'excuser. J'ai oublié de préciser de chercher dans les langues que vous appelez mortes. Il se sera amusé à l'écrire en proto-slave. C'est la langue qu'il a parlé dans sa jeunesse et il lui voue un certain amour. Envoyez-moi une photo. J'ai le temps de m'y pencher. Quant à une rencontre avec le ministre, cela viendra en son temps. Ne craignez pas pour sa vie, M. Delacroix n'est pas facile à abattre. Je vais le questionner sur la présence de son secrétaire dans votre ville mais je pense que vous en êtes la raison. Faites attention. Si l'assassin découvre votre implication avec le Ministère, vous deviendrez une cible. SS"

                "J'avais compris. Merci. RC"

                Ryan jugula son irritation et fit comme lui avait demandé le détective. En attendant sa réponse, il pensait furieusement aux possibles activités actuelles de l'elfe. Ses SMS laissaient entendre qu'il était extrêmement occupé et pris par des affaires sérieuses et dangereuses. Des affaires qui primaient sur l'assassinat du secrétaire même de son employeur.

                Il récapitula ce qu'il savait. Syl était bloqué dans son Parallèle - il allait faire comme s'il savait ce que cela signifiait - et avait été en danger jusqu'à présent. Il lui avait aussi dit avoir un certain pouvoir politique dans son gouvernement.  

                Le capitaine ouvrit les yeux, l'esprit soudain clair.

                "Le meurtre n'est pas isolé ! Vous rencontrez des problèmes dans votre Parallèle, comme vous dites. Je ne comprends pas encore la raison de cet assassinat mais vous êtes au courant de quelque chose. RC"

                La réponse ne vint pas tout de suite et il se demanda s'il avait heurté Syl en lui jetant ses suppositions au visage. Le détective n'avait qu'à s'en prendre à lui-même : seul son silence et ses mystères poussaient Ryan à agir ainsi. Une certaine appréhension le prit quand son portable bipa.

                "Votre vivacité d'esprit m'impressionne. Je vous parlerai, je vous le jure, mais de vive voix. Or je ne peux pas encore me déplacer dans votre Parallèle. Le message est codé. Je vais mettre du temps à le déchiffrer. Cela lui ressemble tellement. Je vous préviens dès que j'ai du nouveau. SS"

                Ryan reposa son téléphone et se gratta la tête. Syl n'avait pas pris la mouche, c'était déjà ça, mais l'enquête s'annonçait ardue. Ils avaient peu de pistes et Syl lui cachaient des éléments importants à la compréhension des évènements. A tout parier, l'elfe ne serait pas exhaustif dans ses confidences. Il sentait que le meurtre d'Antoine Perrin était la partie visible d'affaires politiques de grande ampleur auxquelles il finirait pas être exposé contre son gré. Il n'avait jamais aimé la politique.

                -Arrête d'y penser, maugréa-t-il. Tout viendra à point nommé.

                Il se rencogna dans le moelleux de son canapé et sentit la fatigue lui tomber dessus. Ses yeux se fermèrent et il somnolait quand un coup mat sur la porte le fit sursauter, le cœur battant et la main portée d'instinct à sa hanche vide. Il n'avait pas son revolver sur lui puisqu'il était chez lui. Il souffla plusieurs fois, serra l'arrête de son nez, avant de se lever pour aller ouvrir à Cadwal. Son ami était encore en uniforme et Ryan profita de la distraction pour éviter les questions que Cadwal ne manquerait pas de poser s'il lui laissait le temps.

                -Va prendre une douche. Je dois avoir quelques vêtements à toi dans une boîte sous mon lit.

                -Ce ne sera pas de refus.

                Il le dépassa avec un froncement de sourcils mais Ryan lui sourit et lui piqua les sachets du Mc Do' avant de le pousser vers sa chambre où se trouvait la salle de bain. Une fois son ami disparu dans l'autre pièce, il enleva les livres qui encombraient sa table basse et y installa les trois sachets  dans lesquels il fouilla jusqu'à trouver sa commande.

                Cadwal lui avait ramené son éternel menu : un Maxi Best-of Big Mac, potatoes et Despe' accompagné d'une boîte supplémentaire de quatre nuggets. Il apprécia le gargouillement que leur vue déclencha. Cela faisait longtemps qu'il n'avait éprouvé un tel sentiment de faim.

                Amélie aurait désapprouvé, elle qui rejetait toute forme de fast-food. Ryan ferma les yeux et chassa le souvenir avant qu'il ne lui coupe l'appétit. Ce fut dans cette position, nugget en main, que Cadwal le trouva en revenant de la douche, une serviette sur le cou pour égoutter  ses cheveux humides.

                -Tu aurais pu m'attendre, s'amusa-t-il en prenant place. Il sortit sa propre commande, tout aussi fournie que celle de son ami, et entama son Big Mag à grandes bouchées.

                -J'ai juste croqué. Et je rien mangé à part deux biscottes ce matin et un sandwich minuscule à midi.

                Cadwal lui dédia un regard noir à l'aveu et Ryan baissa vivement les yeux sur sa boîte de nuggets qu'il engloutit en quelques coups de dents.

                -Glouton, va.

                La moquerie était basse et guère enthousiaste. Ryan y comprit bien plus que Cadwal ne le disait. Son ami s'attardait trop sur ses côtes saillantes pour qu'il passe à côté. Ryan se morigéna en silence. Il s'était bien trop laissé aller ces derniers jours, il lui fallait se reprendre avant de retomber dans les ténèbres desquels Cadwal l'avait sorti à grand mal et qui jouxtaient encore les tréfonds de son esprit, en attente de sa nouvelle chute. Il ne permettrait pas qu'elle arrive.

                Ils mangèrent tranquillement, sans parler de l'affaire ou des problèmes du capitaine, appréciant le calme reposant de l'appartement de Ryan. Quand ils eurent fini, Cadwal ramassa les déchets et les mena à la poubelle.

                -Alors ce message ? demanda-t-il en reprenant place. Ryan attrapa la papier et lui tendit. Il avait griffonné quelques notes en dessous mais aucune traduction n'en avait émergé.

                -Stigand s'en occupe. Le type a utilisé un code avec du proto-slave. Je ne sais pas de quoi il s'agit, je te rassure ! Une langue morte qu'il m'a dit.

                -Dans quelle enquête nous sommes nous fourrés ? ironisa Cadwal en haussant un sourcil. Une licorne, un code en une langue morte, un détective elfe...Je préfère encore un tueur en série glauque. Au moins je saurai quoi faire.

                Ryan acquiesça distraitement, ne relevant pas le ton. Une sourde inquiétude commençait à lui donner des aigreurs d'estomac. Cela faisait deux fois qu'il sentait que Cadwal n'était pas sérieux lorsqu'ils parlaient de Syl Stigand. Il hésitait désormais à l'informer de l'identité de leur victime. Pour ses réactions et aussi car l'enquête allait sûrement leur être retirée. Le ministre Delacroix n'allait pas rester sans réagir et il possédait certainement des services privés plus compétents en la matière qu'un capitaine de police lambda.

                Mais Cadwal le regardait avec ces yeux qui quémandaient qu'il se confie à lui. Indécis, il passa une main dans ses cheveux et tirailla les mèches qui lui tombaient dans les yeux. Il devait aller au coiffeur avant qu'ils ne deviennent trop longs. La mine inquiète de son ami s'allongea devant ses mimiques évidentes de malaise. Cela suffit à le décider.

                -Antoine Perrin travaillait pour Dylan Delacroix. Il était son secrétaire personnel.

                 Même si son équipe devait se désister de l'affaire, l'aide de Cadwal ne serait pas de trop pour mettre de l'ordre dans ses pensées, d'autant plus si l'enquête leur était finalement laissée. Malgré ses doutes, il ne s'attendait pas à la moue gênée qui s'afficha sur le visage de son ami qui détourna même les yeux. La déception l'emplit, aussi amère qu'inattendue, et il se releva furieusement pour se mettre à marcher en rond, les épaules raidies et la mâchoire serrée.

                -Tu ne me crois pas ! s'exclama-t-il après quelques minutes de ce manège en pointant un doigt accusateur vers Cadwal. Ce dernier s'assombrit davantage qu'il ne l'avait déjà fait en voyant la colère provoquée par son rejet muet et se leva à son tour. Lui se retrouvait plus que désemparé.

                -J'essaye, Ryan, j'essaye ! Mais cette histoire dépasse toute logique. Je continue de penser que tu es victime d'un canular ou...peut-être que...le surmenage...

                Estomaqué, Ryan attrapa une chaise au hasard et se laissa tomber dessus, manquant de la louper.

                -Es-tu en train de me dire que tu me crois fou ? articula-t-il avec peine, hésitant entre hurler sur son ami jusqu'à s'en faire casser les cordes vocales ou le mettre dehors à coups de pieds dans le derrière, sans vouloir toutefois en arriver à l'une ou l'autre de ces extrémités. Il se sentait plutôt au bord des larmes, fatigué physiquement et épuisé mentalement qu'il était, et un frisson d'orgueil lui fit relever la tête et ressentir assez de colère pour sécher ses larmes avant qu'elles ne sortent. Cadwal n'avait rien manqué de son désarroi, de sa douleur, de sa fureur même, et sa voix se fit pressante, presque suppliante.

                -Non ! Pas fou mais, fatigué comme tu es depuis quelques mois, tu es une victime idéale pour une entourloupe. Dis-moi, aurais-tu vraiment cru toute cette histoire si tu avais tout tes moyens ?

                -A t'entendre, je suis bon à la retraite dans l'administration, gronda froidement Ryan. Il ne lui restait que la carapace dure et froide qu'il revêtait pour travailler ses suspects pour faire face à la défection de son ami. Puis il se rappela qui était devant lui et toute force le quitta. Quand il reprit la parole, ce fut d'une voix lasse.

                -Je suis en pleine forme, Cadwal. J'ai toutes mes facultés mentales. Je me suis remis de ce...de cet évènement.

                Ryan tourna la tête pour cacher la douleur que les souvenirs lui provoquèrent. Cette fois-ci, une larme s'échappa de sa volonté et il trembla légèrement sur sa chaise. Cadwal ne dit rien, s'empêcha de se précipiter vers lui, et attendit qu'il se reprenne. Il savait qu'il devait le laisser reprendre le contrôle de ses émotions par lui-même. Avec la distance que leur présente conversation avait amené entre eux, Ryan ne lui permettrait pas d'être son soutien.

                Quand il reparla, cinq minutes s'étaient égrenées en silence. Ryan était toujours pâle et amaigri mais ses yeux avaient repris de la vie.  

                -Stigand est un elfe. Il me l'a démontré par sa force, sa beauté, son physique et sa façon de parler. Et surtout par le dossier qui se trouve sur ma table de chevet. Tu devrais le consulter.

                -Tu ne m'en avais pas parlé, remarqua Cadwal en revenant avec dudit dossier. Son visage avait nettement perdu de ses couleurs. Il ne pouvait détacher ses yeux du cachet présidentiel. Une certaine culpabilité tordait ses traits et Ryan s'en voulut. Il se réinstalla dans le canapé en tirant son ami avec lui.  

                -Je ne voulais pas te mettre en danger, dit-il d'une voix apaisée. Ces informations sont classées top secret. Tout comme le Ministère des Affaires Magiques. Je me rends compte maintenant que je t'ai mis dans la mouise. Pardonne-moi.

                -Si j'avais eu à te pardonner, cela aurait été pour ne pas m'en avoir parlé.

                Cadwal regarda le dossier qu'il tenait dans les mains puis le lui rendit sans le lire.

                -Toutefois je n'ai pas le droit d'inspecter le contenu de ce dossier. Pousser la curiosité trop loin serait dangereux pour nous deux. Tu pourrais être accusé de vendre des informations confidentielles.

                Ryan haussa les épaules. Il avait été prêt à prendre ce risque pour que son ami le croit. Son amitié lui était trop précieuse pour qu'il ne la perde, même pour un secret d'Etat.

                -Me crois-tu vraiment maintenant que tu as vu ceci ?

                Cadwal le regarda gravement et pesa sa réponse.

                -Je te crois quand tu dis que l'affaire est sérieuse et mérite une grande attention. Mais de là à croire en l'existence de créatures magiques...Il faudra que ce Stigand me convainque comme il t'a convaincu. Concernant le meurtre, je vais garder en tête l'hypothèse que notre mort est le secrétaire d'un ministre secret mais je ne croirai pas en cette improbable histoire de licorne. Je préfère penser que l'assassin a mis tout cela en scène.

                Ryan le foudroya du regard ; son ami battait le chaud et le froid en même temps.

                -Des fois, tu es vraiment chiant.

                -Je sais mais tu connais ma prudence envers l'inconnu.

                Cadwal sourit et décida de changer de sujet. Il avait la diversion parfaite pour ça.

                -Crois-tu que les hauts gradés vont nous laisser l'affaire ? Vue l'identité du mort, ils pourraient la donner à plus compétents que notre brigade.

                Ryan le dévisagea quelques instants puis accepta la trêve. Il n'avait plus la force de se disputer avec lui.

                -Je suis sûr que Stigand restera sur l'affaire. Il est leur meilleur limier la concernant. On lui a demandé de collaborer avec la police et il m'a choisi. Il m'a l'air assez têtu ; le genre de gars à n'en faire qu'à sa tête. Il a tout à parier que je vais devoir rester dans la course. Et, entends-le bien, ils devront faire avec la brigade. Je n'opère pas sans mes hommes.

                Cadwal hocha la tête, une mine inquiète recouvrant son visage. Ryan comprit qu'il craignait encore qu'il ne soit abusé par un quelconque tour de charlatan. Il préféra laisser couler. Cadwal serait convaincu lorsqu'il verrait Syl.

                -Si t'as besoin de quelque chose, contacte-moi. Tant que l'enquête nous est laissée, je vais continuer à chercher une réponse logique et naturelle.

                -Fais comme il te plaît. Je chercherai du côté du surnaturel. A nous deux, l'assassin, quel qu'il soit, sera vite sous les verrous.

                Cadwal se releva et lui serra l'épaule. Son geste trahissait son inquiétude pour son ami.  

                -Je vais y aller. Si je rentre trop tard, Estelle va s'inquiéter, et minuit sonne déjà.

                Il se tut, hésita, et quand il reprit, ce fut tel un homme se jetant dans le vide en un dernier sursaut de courage :

                -Tu devrais penser à prolonger tes congés pour conter fleurette. Ton appartement manque de touches féminines.

                -Salue ta femme de ma part, sourit facticement Ryan en l'accompagnant à la porte. Son regard s'assombrit et il arrêta Cadwal au moment où il le dépassait.

                - Et tu sais bien que je n'ai pas la tête à chercher une compagne. Pas encore et surtout pas en ce moment.

                Cadwal hocha tristement la tête. Il n'avait amené la question que pour se faire un avis sûr quant à l'avancée de la guérison de Ryan. Il en était encore loin.

                -Tu y penseras quand tout ceci sera fini ?

                -Peut-être, soupira Ryan, peu convaincu. Il poussa gentiment Cadwal dehors. Allez, salut ! Estelle va finir par décider de t'étriper.

                -Ma femme est douce !

                Le visage faussement choqué de Cadwal s'adoucit et il salua son ami de la main. Ryan resta, pensif, à le regarder descendre les marches jusqu'à sa voiture. Il se secoua quand le véhicule eut tourné au coin de la rue et rentra dans son quatre pièces. Sur le chemin de la douche, il ressassait encore la certitude qu'il avait eu aux paroles de Cadwal.

                La fin de son entraide avec Syl Stigand n'interviendrait qu'à sa propre mort. Il sentait que sa rencontre avec le détective itinérant avait profondément et durablement changé sa vie. Dans le bon ou le mauvais sens, il ne le savait pas encore.

               

                Le lendemain, Ryan se rendit au commissariat dès l'aube, incapable de rester une seconde de plus dans son appartement qui lui semblait l'étouffer. Il n'avait pas réussi à trouver le sommeil, hanté non pas par des questions sur l'enquête ou Stigand, mais par de vieux souvenirs que l'inquiétude de Cadwal avait rendu plus vivaces que jamais. Il avait enchaîné cauchemar sur cauchemar, revoyant son corps à chaque fois qu'il fermait les yeux, avant de tomber dans un court sommeil sans rêve, vaincu par sa fatigue.

                Il réussit à se garder un visage neutre devant les policiers de garde qu'il salua d'un ton qu'il voulut gai et expliqua qu'il avait omis de rédiger un rapport. Conciliants, bien que surpris de ce manque de professionnalisme de sa part, ils ne posèrent pas davantage de questions et il put rejoindre son bureau dans lequel il s'enferma.

                Mais les images l'avaient suivies jusqu'ici et l'assaillaient encore dès que son esprit était laissé à la dérive. Chancelant, il s'assit sur sa chaise et sortit quelques papiers à trier pour lui occuper la tête.

                21 juin 2013. Ce matin, aux alentours de 8h20, une jeune femme âgée d'entre 25 et 30 ans a été retrouvée morte près de la départementale 603. Sa voiture a été retrouvée quelques mètres plus loin. La femme est, semble-t-il, décédée suite à des blessures dans le dos causées par une arme blanche non identifiée. Tout porte à croire qu'elle fuyait son agresseur quand elle fut touchée.

                Ryan ferma les yeux, tentant de juguler les flashs qui remontaient en lui. Il s'adossa au dos de sa chaise en prenant de lentes et longues respirations. Cela ne servit à rien ; les images et les mots étaient gravées au fer rouge.

                22 juin 2013. La femme retrouvée morte hier matin a été identifiée comme étant Amélie Chevalier, 28 ans, journaliste et jeune épouse du capitaine de police judiciaire Ryan Chevalier. Elle avait quitté son domicile le 21 vers 7h00 pour se rendre à Paris où elle devait rester quelques jours dans le cadre de son travail. Son époux a été mis en examen ce matin et libéré ce soir. Plusieurs personnes confirment qu'il travaillait au commissariat lors du crime.

                Le tremblement dans ses mains s'accentua et Ryan se leva d'un bond, hagard et le cœur battant furieusement. A la douleur venait de s'adjoindre une colère qu'il n'avait jamais réussi à maîtriser. Qu'on ait pu croire qu'il soit capable de tuer Amélie l'avait rendu furieux et, sans Cadwal pour le retenir, il aurait eu envers ses accusateurs des mots ou des gestes malheureux.

                Il savait qu'il devait se calmer. S'il continuait ainsi, il risquait la crise de panique. Seul et enfermé dans son bureau, elle pouvait s'avérer dangereuse. Contrairement à ce qu'il avait affirmé à Cadwal, en un mensonge éhonté,  il était loin de s'être remis de la mort d'Amélie, survenue plus d'un an plus tôt. Une mort si injuste, si cruelle, la mort de celle qui lui était si chère et qui avait laissé derrière elle un vide qu'il ne pourrait jamais combler, un trou béant qui manquait de l'aspirer à chaque battement de cœur.

                29 juin 2013. L'enquête portant sur le meurtre d'Amélie Chevalier n'a rien donné de concret. La jeune femme a pu être tuée en raison de son travail ou de celui de son mari. L'assassin n'a laissé aucune trace. L'enquête continue mais les chances de trouver le meurtrier se font de plus en plus minces.

                Et la culpabilité si profonde qu'il ressentait encore n'avait rien perdu de son intensité. Il aurait dû empêcher cela, y penser, la protéger ou au moins trouver le coupable. Il n'avait été qu'un incapable.

                Son portable sonna soudain, il sursauta et la brusque poussé d'adrénaline le sortit de son angoisse. Il se jeta dessus plus qu'il ne l'attrapa, affamé de penser à autre chose et de faire disparaître les images, jusqu'à la prochaine fois où elles reviendraient le tourmenter.

                "Je suis passé te chercher. Tu n'es plus chez toi. Déjà au bureau ? CR"

                Il était déjà sept heure trente, le temps avait passé si vite. Ryan soupira et passa une main encore tremblante dans ses cheveux. Il se réjouissait d'être parti de chez lui aussi tôt. Cadwal s'inquiétait assez comme cela, il ne voulait pas en rajouter une couche. Un murmure de prudence infiltra son esprit, lui conseillant justement d'en parler à son ami qui l'avait aidé et qui le referait, mais il le chassa. L'enquête en cours était trop important pour qu'il se laisse aller à ses tourments. Il avait réussi à émerger, il ne recoulerait pas, et garderait le contrôle de ses émotions. C'était juste une remontée d'angoisse liée au stress et à la fatigue du dernier mois.

                "Trop agité. Je fais de la paperasse. RC"

                "Ce soir, on sort. Il faut te changer les idées. CR"

                Ryan sourit, réellement touché par les attentions de son vieil ami qui savait toujours ce qu'il fallait faire pour lui remonter le moral, et retourna plus serein aux dossiers à trier. Pourtant ses yeux oscillaient entre les papiers et son portable, impatients, et il s'avéra incapable de se concentrer réellement. Huit heures approchaient et le labo ne devrait pas tarder à le contacter pour lui faire part des dernières nouvelles concernant la mort d'Antoine Perrin. Il ne cachait pas sa hâte à obtenir des informations.

                Cadwal arriva avant que ce fut le cas et lui passa deux croissants et un café qu'il avait acheté au passage. Ryan le remercia et mangea avec plaisir ce petit déjeuner tardif, bien loin du frugal café qu'il avait avalé avant de partir. La tempête qui avait agité son esprit plus tôt lui avait donné une faim de loup.

                Son ami s'attarda dans son bureau pour discuter un peu, essayant au passage de savoir la raison de son départ matinal, mais Ryan réussit à éluder la question. Cadwal jeta l'éponge quand il comprit qu'il ne tirerait rien de lui.

                -Des nouvelles du labo ?

                -Pas encore.

                Le portable de Ryan vibra au moment même où il parla et il décrocha sans attendre. Son visage s'assombrit au fur et à mesure de la conversation.

                -Qu'y a-t-il ? demanda Cadwal quand il eut raccroché. Les autres membres de la brigade arrivaient peu à peu et ils tendirent l'oreille. Quand le capitaine Chevalier avait cette tête-ci, c'est que l'enquête prenait un tournant qu'il n'aimait guère.

                -Le labo a analysé les quelques résidus de l'arme trouvés dans la poitrine du mort, murmura Ryan à son ami et lieutenant, conscient que les autres étaient aux écoutes. Ils ont tardé à nous répondre pour une bonne raison : ça ne ressemble à rien de connu. Ils ont retrouvé de l'os et de la kératine, comme pour une corne de bovidé ou d'ovidé. Toutefois l'ADN ne correspond à aucun animal et il s'y trouve également une particule qu'ils n'ont pu identifier.

                Cadwal se prit la tête dans la main et s'appuya contre le mur en indiquant vaguement les autres policiers. Tous étaient enfin arrivés et ils regardaient leur chef et son second avec un mélange de surprise et d'inquiétude.

                -Il faut leur parler.

                -Oui, soupira Ryan. Il aurait aimé garder tout ça pour eux jusqu'à ce qu'il comprenne mieux ce qu'il se passait. Tous dans la salle de réunion ! J'ai un débriefing à faire qui va être à marquer dans les annales.

                Son ton aussi amer qu'ironique tira une myriade d'expression à ses hommes, allant du haussement de sourcil aux coups d'œil interloqué. Une fois qu'ils furent tous dans la salle de réunion, Ryan ferma la porte à clé et alla se planter au milieu de la pièce.

                -Messieurs, mesdames, ce dont je dois vous parler vous mettra probablement en danger. Ainsi toute personne ne désirant pas s'impliquer dans cette affaire est libre de prendre cette clé et de sortir de la salle. Je ne lui en voudrai pas et elle sera assignée à une autre brigade.

                Ses subordonnées se regardèrent avec des sourcils qui ne voulaient plus redescendre. Pierre Legrand, le vétéran de la brigade, un homme court et solide malgré ses cinquante ans passés, s'avança en porte parole.

                -On vous suit, chef. Je pense que, si c'est aussi grave qu'il y paraît, vous allez avoir besoin de notre aide.

                -Je vous remercie, répondit sincèrement Ryan. Il haussa la voix : Aaron !

                -Oui, monsieur ! s'écria nerveusement le jeune homme qui se demandait ce qu'il avait bien pu faire pour être ainsi sollicité. La bienveillance affichée sur le visage de son patron l'apaisa toutefois.

                -Je te le redemande une deuxième fois. Tu n'es que stagiaire ici et je t'aurai écarté d'office si cet homme ne t'avais pas accosté sur la scène du crime.

                A la mention du mystérieux personnage, Aaron se souvint des désagréables sensations qu'il avait éprouvé sous ses yeux. Il passa sa langue sur ses lèvres sèches et se décida à parler avec franchise.

                -Je vais rester, monsieur, dit-il d'une petite voix qui peinait à cacher qu'il était apeuré. Justement à cause de cet homme. Il m'a effrayé, je l'avoue.

                Son teint plus que blanc confirmait la chose : il était terrifié. Ryan acquiesça et se jura de protéger le jeune homme. S'il avait bien compris la psychologie de base de l'Inconnu - comme il allait l'appeler puisque Stigand refusait de lui fournir son nom - s'il s'avérait un ennemi, il s'en prendrait à ses hommes pour l'atteindre et en priorité aux plus faibles d'entre eux. Aaron serait alors une cible de choix.

                Ryan prit une grande inspiration, regarda chacun de ses hommes dans les yeux, et se commença son exposé de l'affaire d'un ton neutre et détaché, presque docte, comme s'il ne faisait que réciter une leçon apprise par cœur. Au fur et à mesure qu'il parlait, il voyait le visage de ses hommes se décomposer et regarder de plus en plus vers Cadwal, en quête d'une confirmation ou plutôt d'une aide. Au bout d'un moment, la seule femme de sa brigade, Karine Garnier, qu'il connaissait pour ne pas avoir sa langue dans sa poche, leva la main pour l'interrompre.              Il obtempéra et l'invita à parler.

                -Avec tout le respect que j'ai pour vous, j'ai du mal à y croire. Et je ne pense pas être la seule.

                Pierre acquiesçai sèchement et Aaron refusa de relever la tête, gardant son regard visé sur le sol. Aucun des trois n'arrivaient à admettre la vérité de tout ce qu'il leur racontait.

                -Pourtant les dernières analyses du labo tendent à confirmer l'hypothèse du surnaturel, dit Ryan qui se forçait à ne pas laisser son agacement percer dans sa voix. Il allait rajouter qu'il allait obliger Syl Stigand à venir se présenter à eux car il en avait plus qu'assez qu'on remette en cause sa santé mentale quand le téléphone fixe se mit à sonner. Cadwal fronça les sourcils et le regarda pour demander confirmation. Il hocha la tête et son ami lui reprit la clé pour aller décrocher. On l'entendit vaguement parler dans l'autre pièce. Après une courte conversation, il revint en vitesse, le teint un peu blanc.

                -Il y a un autre meurtre. Même procédé que pour Antoine Perrin.

                -Et la victime ? le pressa Ryan. Ils allaient enfin pouvoir avancer et se sortir de leur immobilité présente.

                -La cible était mademoiselle Hellen Delacroix mais c'est sa garde du corps qui a été tuée. C'est elle qui a appelé.

                Il se lécha nerveusement les lèvres.

                -Elle a rajouté qu'elle serait là dans une heure environ en venant tout droit de Paris. Je n'ai pas eu le temps de lui opposer le moindre argument.

                Ryan se redressa d'un bond, estomaqué par la nouvelle.

                -Si le meurtre a eu lieu à Paris, ce n'est pas le commissariat à appeler! A quoi donc pense cette femme ?

                -Mademoiselle Delacroix sait que tu as été choisi par Syl Stigand, s'écria soudainement son ami, choqué de réaliser véritablement que l'elfe existait. Merde ! On ne pu plus continuer à douter maintenant : la propre fille du ministre des Affaires Magiques va venir nous voir.

                Ryan occulta les murmures que l'annonce déclencha chez ses subordonnés. Sa sempiternelle migraine était de retour. Il se concentra quelques instants, la fit refluer en arrière plan, puis s'avança vers ses hommes en levant les mains en un geste apaisant.

                -Restez centrés sur le meurtre d'Antoine Perrin, ordonna-t-il, ramenant le calme par l'autorité qu'il dégageait. Je veux qu'on cherche des ressemblances entre la particule non identifiée et tout ce qui existe. Cherchez encore des témoins, des caméras qui auraient pu filmer les alentours, n'importe quoi qui nous donnerait des informations. Je recevrai mademoiselle Delacroix quand elle arrivera. Exécution !

                Il eut le plaisir de les voir obéir sur le champ comme si tout était normal. Malgré les derniers chamboulements, son autorité n'était pas remise en cause. Rassuré de ne pas avoir à traiter ce problème, en plus de tout le reste, Ryan retourna s'asseoir à son bureau en se grattant la tête, les pensées remplies des questions à poser à Hellen Delacroix.

3: Part I : De l'existence de la magie - III : Révélations surprenantes
Part I : De l'existence de la magie - III : Révélations surprenantes

        â€‹Elle arriva en taxi dans le temps qu'elle avait indiqué à Cadwal, ni en avance, ni en retard. Ryan n'alla pas directement vers elle ; il préféra l'observer de loin tandis qu'elle s'avançait dans le commissariat. De l'aspect soyeux de ses cheveux à la perfection de sa peau, la jeune femme faisait sans hésitation partie des gens qui étaient naturellement beaux. Elle ne cachait pas cette beauté, sachant la mettre en valeur.

                Hellen Delacroix était une grande femme mince, aux hanches étroites et aux jambes longues et effilées. Sa peau, mate et halée, démentait une habitude de grands soleils et faisait ressortir l'éclat émeraude de ses yeux. Ryan devina qu'elle n'était pas une habituée de la capitale mais plutôt une citadine du beau Sud. Ses cheveux étaient d'un brun profond qui se faisait auburn quand les rayons du soleil les éclairait. Bouclés et soyeux, ils cascadaient sur ses épaules, encadrant un visage ovale doté d'un petit nez élégant et d'un menton décidé.

                Car Hellen Delacroix était également une femme de commandement. Ryan le devinait à sa posture altière et à sa façon de s'avancer dans le commissariat comme s'il s'était agit de son salon. Ses vêtements étaient riches et cossus. Elle portait une jupe noire, étroite, qui laissait nue ses jambes des genoux jusqu'aux chevilles, surmontée par une chemisier blanc, lisse et brillant, que Ryan jura être de la soie ; il en avait en tout cas l'allure. Une tenue qui en disait beaucoup sur elle : issue d'une famille aisée, son éducation soignée en transparaissait.

                Il ne disait rien tandis qu'elle s'approchait dans le silence qui régnait dans les bureaux. Ryan félicita mentalement ses hommes d'agir comme si toute cette situation était normale. Hellen s'arrêta dans l'encadrement de son bureau et il lui fit signe de s'avancer.

                -Bonjour, mademoiselle Delacroix.

                -Bonjour, monsieur Chevalier.

                Elle lui sourit et battit des cils. Il comprit que la tension ambiante ne passait pas inaperçue. Il grogna et prit place sur son siège en lui indiquant d'en faire de même. La porte de son bureau se referma sans bruit et Ryan remercia rapidement Cadwal. La situation le crispait plus qu'il ne se l'avouait.

                Hellen Delacroix ressemblait beaucoup à Amélie. Pas physiquement, non, car Amélie avait été aussi blonde et petite qu'Hellen était grande et brune. Mais elles avaient le même air décidé, la même démarche royale et il ne serait aucunement surpris qu'Hellen possède également la même langue impétueuse que sa défunte femme. Toutes deux étaient auréolées d'une détermination farouche.

                Il avait la bouche sèche à cette constatation. Le souvenir d'Amélie était encore trop douloureux. Toutefois il avait du pain sur la planche et ne pouvait se permettre de laisser ses sentiments prendre le dessus. Il reprit contenance et dévisagea la jeune femme d'un air sévère. 

                -Vous nous avez signalé un meurtre à Paris, plus tôt dans la matinée. Pourquoi avoir appelé le commissariat de Meaux ? Et plus précisément, ma brigade.

                Hellen perdit son sourire et le transperça d'un regard agacé. Ryan ne sut pas où il trouva un sang-froid assez maîtrisé pour ni trembler ni frémir devant de tels yeux.

                -Ne jouons pas aux idiots. Nous savons tous les deux mes raisons. Ma chère Kate n'était pas la première victime de ces assassins qui courent toujours. Antoine venait vous voir quand il fut fauché par la mort. Le Ministère de mon père est visé et Syl est une autre cible.

                Ryan fut à peine surpris qu'elle en sache autant. En un sens, cela l'arrangeait : il allait pouvoir lui soutirer quelques informations.

                -Monsieur Perrin venait donc bel et bien me voir. C'était pour me mettre en contact avec votre père, n'est-ce pas ?

                -Tout à fait mais, puisqu'il est mort avant d'avoir pu le faire, je reprends sa mission.

                Ryan plissa les yeux. Il n'avait pas manqué la moue désolée qui avait tordu la  bouche de la jeune femme. Un mauvais pressentiment le prit.

                -Vous êtes ici sans autorisation, accusa-t-il. Elle sursauta et voulut nier mais se ravisa devant le regard du policier. Les yeux bleus de Ryan la fixait sans ciller et semblaient lire en elle. Elle se sentait dans la peau d'un criminel qu'il interrogerait. Elle frissonna et garda son sourire par devers elle. Elle comprenait maintenant pourquoi Syl avait choisi ce policier-ci, et non pas l'un de ses collègues de Paris qui lui avaient paru plus aptes à cette tâche.

                -Mon père doit être au courant maintenant. Je n'ai jamais caché mes intentions. Ne craignez aucun contrecoup. Si sa colère doit tomber sur quelqu'un, ce sera sur moi et, ma foi, je ne risque pas grand chose. Cela fait longtemps que je ne reçois plus la fessée.

                Le trait d'humour arracha un sourire amusé à Ryan. Il n'avait pu le retenir, et s'en voulait de ce manque de professionnalisme, mais l'atmosphère en était réchauffée. Il était temps d'en venir au sujet principal de cette visite.

                -Pouvez-vous me décrire votre agression ? Mon second m'a indiqué que c'était vous, et non votre garde du corps, qui était la cible de l'assassin.

                -Il y avait deux assassins mais, dans ma hâte, j'ai bâclée mon explication.

                Elle détourna la tête mais Ryan avait eu le temps d'apercevoir un éclair de douleur trancher les iris verts. Il ne la pressa pas et lui laissa le temps de rassembler ses idées. Il lui fallut du temps et elle ne reprit d'une bonne minute plus tard.

                -L'attaque débuta aux alentours de 7h15. Nous étions déjà debout avec Kate. Je suis écrivain à mes heures perdues mais mon métier est d'enseigner les lettres anciennes à la faculté et mon premier cours de la journée devait être à 8h. Depuis l'annonce de la mort d'Antoine, qui a ébranlé notre famille car il était comme un oncle pour moi, mon père avait ordonné à Kate de reprendre ma protection rapprochée.

                -Reprendre ? remarqua Ryan. Il se pencha en avant, le front plissé dans son écoute, et croisa les doigts. Hellen hésita à lui répondre et il lut dans ses yeux qu'elle aurait préférer éviter ce lapsus.

                -Oui, finit-elle par dire, cette fois pressée par l'insistance qui émanait de Ryan. Ce n'était pas une situation inédite. Quand j'avais onze ans, mon père travaillait déjà dans le Ministère de la Magie, occupant le poste qui était celui d'Antoine, et j'ai été victime d'une agression par une créature de l'autre Parallèle. C'est Syl qui l'a arrêtée et nous nous sommes rencontrés ainsi.

                Ryan nota dans un coin de son esprit l'information. Stigand connaissait la famille Delacroix depuis plus de deux décennies et, pourtant, il ne collaborait avec la police que maintenant. Il n'entrevoyait qu'une raison à cela : la situation était grave, assez pour pousser l'elfe à chercher des alliés.

                -De quelle créature s'agissait-il ?

                Hellen ne répondit pas de suite et le dévisagea ouvertement, semblant vouloir lire en lui. Ryan ne savait pas trop ce qu'elle recherchait. Voulait-elle savoir s'il était prêt à la croire ? Ou s'il était digne de sa confiance ? Il penchait plutôt sur un mixte de ces deux interrogations. Il ne pouvait lui en vouloir. Leur situation était inédite.

                 L'observation d'Hellen dut porter ses fruits car elle hocha la tête et reprit la parole.

                -Il s'agissait d'un lycanthrope.

                Il sursauta, ne pouvant retenir ce geste de stupeur. Hellen claqua la langue.

                -Ne vous en étonnez pas ! De part leur force et leur férocité, ils sont souvent choisis pour ce genre de mission. Certains des lycanthropes cèdent à leur nature violente et se font mercenaires. Il est venu une nuit de pleine lune sous la forme d'un loup immense et enragé. Les protections de la maison furent inefficaces contre lui.

                Ryan se laissa retomber sur son dossier et fixa sur Hellen des yeux interloqués. Après un elfe et une licorne, voilà qu'on lui parlait d'un loup-garou. Comment leur existence avait-elle pu, et pouvait-elle encore, rester secrète ? Toute cette histoire était seulement folle !

                -Monsieur Chevalier ? s'inquiéta Hellen devant son soudain égarement. Il secoua la main pour lui signifier que ce n'était rien d'important. Il ne pouvait pas remettre en question sa croyance maintenant, alors que tout s'accélérait autour de lui.

                -Veuillez continuer.

                Hellen prit une grande inspiration et sembla soudainement fragile. Elle mordilla sa lèvre inférieure et ses yeux se voilèrent de chagrin et d'inquiétude. Ryan reçut cette expression comme un coup de poing et son instinct protecteur se réveilla. Il se redressa par dessus le bureau et posa une main réconfortante sur l'épaule de la jeune femme, sans rien dire pour autant. Elle souffla plusieurs fois, dans un rythme régulier qu'il devinait avoir pour but de lui faire retrouver sa sérénité, et posa enfin un regard redevenu clair sur lui. Il hocha la tête, comprenant le message, et retourna s'asseoir.

                -C'est ce même lycanthrope qui m'a agressé ce matin. Je l'ai reconnu, monsieur Chevalier ! Malgré sa forme humaine, je n'ai pu manquer de reconnaître les teintes grises, clairsemées de blanc, de sa fourrure dans ses cheveux grisonnants, le faciès du loup dans son visage cruel et il n'eut plus de doute lorsque je vis l'horrible cicatrice qui tranche son œil droit. Une cicatrice longue de plusieurs centimètres, rouge et boursoufflée ; une vision qu'on ne peut oublier. Prise de terreur -cette créature a hanté mes nuits depuis mes onze ans - je me suis enfuie sans même penser à appeler Kate. Syl m'avait offert un pistolet tirant des balles d'argent, pour me défendre contre un lycanthrope. Nous savions qu'il allait revenir car j'étais sa proie, il ne m'avait tuée et n'aurait de cesse d'essayer de le faire. Lorsqu'il m'a rattrapée, je lui ai tiré dans l'épaule et il a hurlé de douleur, car l'argent est un poison pour les créatures magiques.

                Ryan leva la main pour l'arrêter. Quelque chose l'embêtait dans le récit de la jeune femme.

                -Attendez ! Vous possédez une arme à feu et savez vous en servir ? Je crois que je suis en droit de vous en demander la raison.

                Elle eut l'obligeance de paraître gênée et lâcha à contrecœur cette nouvelle information.

                -Après mon agression, j'ai tenu à recevoir une formation pour me défendre. Mon père ne l'a longtemps refusée, arguant que j'étais trop jeune, mais il a fini par céder lorsque j'eus passé seize ans.

                -Il doit en être heureux maintenant. Cette formation vous a sauvée.

                -Oui, sourit-elle, soulagée qu'il ne pousse son interrogatoire plus loin. Le lycanthrope l'a compris dès qu'il a été blessé et a su que mon prochain coup ne le raterait pas car je l'avais en ligne de mire et il s'est enfui, ses yeux me promettant une mort longue et douloureuse. La prochaine fois qu'il viendra, il sera mieux préparé.

                Ryan acquiesça. Ses sourcils restaient froncés.

                -Mais vous avez parlé d'un meurtre semblable à celui d'Antoine Perrin : un trou béant dans la poitrine. Pas d'un lycanthrope.

                -Voilà pourquoi je parlais de deux assassins. L'un, le lycanthrope, a essayé de me tuer. L'autre s'en est pris à Kate. Quand je suis revenue dans le salon où je savais qu'elle se devait se trouver, elle gisait morte, une flaque de sang s'étalant autour d'elle, la poitrine perforée.  

                Une nouvelle fois, l'affliction la prit d'assaut, faisant vaciller les murs de sa détermination, et elle se leva pour que Ryan ne la voit pas retenir ses larmes. Il y avait trop en jeu pour qu'elle prenne le temps de pleurer son amie. Plus tard, quand tout serait fini, elle le ferait.

                -Une corne de licorne, dit-elle en se retournant, les yeux secs. Voilà l'arme du crime. Mais nul ne trouvera le coupable en cherchant une licorne. L'assassin, dans sa précipitation, a marché dans le sang. Ses empreintes étaient celles d'un humanoïde, pas d'un équidé. On a voulu nous tromper.

                 Ryan ne sembla pas réagir. Il réfléchissait aux nouvelles données offertes par le témoignage d'Hellen et plusieurs choses lui paraissaient troublantes.

                Pourquoi camoufler les meurtres avec une licorne ? A choisir, il aurait plutôt fait porté le chapeau à un loup-garou. Ces derniers étaient visiblement des assassins reconnus alors que les licornes lui apparaissaient comme des créatures qu'il qualifierait de pures.

                Et surtout, pourquoi l'assassin avait-il choisi comme complice un lycanthrope aveuglé de haine envers Hellen ? Précipité par les évènements que son associé avait déclenché, il avait laissé un indice qui faisait capoter tout son plan. Une telle imprudence contredisait le soin méticuleux dont il avait fait preuve jusqu'alors.

                Un élan de douleur lui traversa le crâne et Ryan étouffa un gémissement. La migraine était de retour. Il avait fini ses cachets dans la matinée et la prochaine ordonnance qu'il possédait ne démarrait que dans trois jours. Il nota dans un coin de la tête de demander à son médecin des médicaments plus forts. Ceux qu'il utilisait actuellement ne lui faisaient plus grand-chose et il préférait éviter le risque d'être cloué au lit si sa migraine empirait.

                -Mademoiselle Delacroix, dit-il en se levant, je vous conseille de rester au commissariat tant que votre sécurité n'est pas assurée.

                -Ne vous en faites pas. Une personne de confiance ne devrait pas tarder.

                -Heureux de l'entendre. Vous pouvez rester dans mon bureau. Mettez-vous à l'aise.

                Ryan salua la jeune femme et sortit du bureau. Cadwal l'intercepta dès qu'il eut refermé la porte.

                -Karine a trouvé un possible témoin, lui dit-il en lui tendant une photo. On y voyait un vieil homme rentrant dans une maison accompagné de son yorkshire.

                -Ce cliché vient des caméras de l'autre côté de la rue. Elles ont été bien inutiles pour voir la scène du crime mais elles s'avèrent finalement utilisables.

                -L'heure ?

                -Voisine de celle du crime. Il est possible qu'il ait vu ou entendu quelque chose. Reste à savoir pourquoi il n'en a pas parlé à la police lorsqu'on a lancé un appel à témoins.

                -Il a vu quelque chose, affirma Ryan, un frisson d'excitation le traversant de part en part. Quelque chose de trop irréaliste pour espérer être cru !

                -Tu as peut-être raison. Pierre et Karine sont allés le chercher pendant que tu parlais avec mademoiselle Delacroix. Il est tout à toi.

                Ryan le remercia vivement et se dirigea à grands pas vers la salle d'interrogatoire. Le mouvement brusque raviva sa migraine et il s'arrêta pour se masser les tempes. Grognant, il fit demi-tour et marmonna en passant devant Cadwal :

                -Il patientera bien le temps d'un café.

 

                Le témoin s'appelait Michel Clément. Il était né et avait vécu toute sa vie à Meaux. Aujourd'hui âgé de soixante-quinze ans, il jouissait d'une retraite bien méritée après de loyaux services dans la bureaucratie. Physiquement, il ne payait pas de mine : c'était un homme voûté, au visage fripé et tanné et aux mains noueuses. Recroquevillé sur sa chaise, il parlait doucement, sans jamais hausser la voix, et l'honnêteté se lisait sur son visage.

                La certitude de Ryan se trouva renforcée devant ce portrait. Soit Michel Clément était un comédien digne des plus grands serial killer de l'Histoire, soit son refus de témoigner venait d'une peur profondément ancrée.

                Cela aussi Ryan l'avait deviné. L'homme en face de lui n'était en rien rassuré. Il ne cessait de tripoter ses mains ou les objets posés en face de lui, ses yeux vagabondaient dans tous les sens, refusant de se fixer dans un coin, et il n'avait pas lâché autre chose que des monosyllabes depuis son bonjour étranglé qui avait salué l'entrée du capitaine.

                Les minutes s'égrenaient, les questions défilèrentt, puis laissèrent place au silence, et il ne parlait toujours pas. Dans la salle, la tension montait, les entourant de toutes parts en une lourde chape qui faisait ployer les épaules du vieil homme de plus en plus.

                Ryan en eut soudainement assez. Il avait l'impression d'être dans la peau d'un membre de l'Inquisition espagnole chargée de statuer sur la nature hérétique ou non de son témoin.

                -Je sais que vous avez vu quelque chose, dit-il, brisant le mutisme. Son vis-à-vis sursauta et son visage blanchit considérablement, prenant une douleur de craie. Ryan adoucit son expression en un sourire rassurant. Il savait cet homme innocent de toute faute sinon de son silence. Il n'obtiendrait rien de lui en le brusquant.

                -N'ayez crainte, monsieur Clément. Je sais.

                Il tendit la main et serra sans animosité l'avant-bras du vieil homme. Michel Clément se détendit visuellement, soit par le contact rassurant, soit du fait des paroles du capitaine. Peut-être même était-ce dû à la combinaison des deux. Il déglutit plusieurs fois mais Ryan ne le pressa pas plus ; il le sentait prêt à parler.

                -J'ai vu quelque chose, croassa le vieil homme. Le capitaine se tendit, dans l'expectative.

                -Quoi donc ?

                -Une chose. N'est pas humain ce qui peut disparaître.

                Ryan fronça les sourcils, interdit.

                -Que voulez-vous dire ?

                -Il y avait quelque chose dans cette ruelle. Humanoïde, certes, mais certainement pas humaine. Elle avait des cornes, monsieur. Des cornes ! Et elle tenait dans la main un objet blanc, brillant, aussi lumineux qu'elle était sombre. Puis, d'un coup, avant même que je n'ai pu me sortir de mon saisissement, elle avait disparu.

                -Disparue ? Comme ça ?

                Ryan en restait coi. Pourtant il en avait entendu des belles depuis que Syl était apparu dans sa vie ! Le vieil homme sentit sa suspicion et paniqua :

                -Il faut me croire, monsieur, il faut me croire !

                Michel Clément se tordit violemment les mains et répéta qu'il fallait le croire, sa voix partant dans l'hystérie. Il paraissait si bouleversé que Ryan appela Cadwal et lui demanda de l'emmener voir un psychologue.

                -Ne le laisse pas seul, rajouta-t-il en coulant un regard inquiet sur le vieil homme. Ce qu'il avait vu pouvait s'avérer dangereux pour sa vie.  Cadwal acquiesça et mena Michel Clément hors du commissariat. Une fois qu'ils furent partis, Ryan sortit son portable et envoya un message à Syl, l'informant des dernières découvertes, celles du témoignage d'Hellen et de celui de Michel Clément. Il lui fallait des informations ; et vite !

                Hellen le rejoignit toutefois avant qu'il n'ait reçu de réponse. Elle était accompagnée d'un homme grand et mince qui dégageait une froideur austère. Il était habillé d'un costume complet, noir et d'une simplicité élégante. Son visage taillé à la serpe était neutre et ses cheveux impeccablement coiffés. Sans qu'il comprenne réellement pourquoi, il sentit une certaine animosité le prendre à la gorge devant cet homme.

                -Voici mon ancien précepteur, Julius Leroy, le présenta-t-elle. Julius s'inclina légèrement, aussi impeccable dans sa gestuelle que dans sa mise. Ryan se surpris à le comparer avec un majordome anglais ; toujours maître de soi, tiré à quatre épingles, et d'une froideur décourageante.

                -Je suis enchanté de vous rencontrer. 

                Sa voix portait toutes les marques de la sympathie factice. Il n'était pas homme à donner facilement un véritable respect. A sa grande horreur, Ryan se sentit intimidé face à lui. Puis il pensa à Stigand, et à son étrangeté qui surpassait de loin celle de cet homme, et sa contenance lui revint.

                -Moi de même. Vous êtes envoyé par le ministre Delacroix ?

                -En effet. Il m'a chargé de vous remettre ceci.

                Julius lui tendit un morceau de papier déchiré où figurait une date suivie d'un point d'interrogation. La note avait été écrite à la va-vite au stylo à billes et une première date avait été raturée. Ryan n'en croyait pas ses yeux. Ceci était un rendez -vous avec un ministre ?

                -Où dois-je me rendre ? demanda Ryan. Julius sourit, tordant sa bouche en un pli inquiétant, ses yeux s'illuminant d'amusement moqueur.

                -Le ministre ne l'a pas indiqué. Il vous trouvera. C'est donc un oui ?

                La surprise ne cessait d'augmenter et il lui fallut toute sa maîtrise pour qu'elle ne transparaisse pas dans sa gestuelle. Mais il devina que ses yeux le trahirent devant le sourire moqueur de Julius. Agacé, il claqua de la langue et répondit à sa question :

                -Je prendrai une journée de congé pour le 25 juillet. Votre patron pourra donc venir.

                -Je le lui communiquerai.

                -Merci bien !

                Sa voix était cassante mais il n'avait pas pu garder un ton respectueux. Il n'avait qu'une envie: faire avaler sa cravate à cet homme. Quant au ministre, il lui semblait être un homme bien désorganisé et excentrique, guère, non, bien loin ce qu'il s'était imaginé. Mais, après tout, Dylan Delacroix ne s'occupait-il pas d'un Ministère traitant les Affaires Magiques ?

                Son téléphone vibra et il s'excusa promptement avant de se retirer à quelques pas.

                "La situation est grave. Je vous verrai demain matin. Puis-je venir chez vous ? Ma fatigue m'harasse et il me plairait de dormir un peu avant de parler affaires. SS"

                Une certaine angoisse prit Ryan à la gorge devant la faiblesse qui transparait du SMS. Il n'hésita pas longtemps.

                "Certainement. A quelle heure dois-je vous attendre ? RC"

                "Vers 8h de votre Parallèle. SS"

                Ryan ferma son portable et le remit dans sa poche. Il ne comprenait pas vraiment la sourde angoisse qui venait de le prendre. L'elfe avait rapidement pris une part importante dans sa vie. Tous ces nouveaux mystères lui rendaient peu à peu le goût à la vie. Certes, Amélie restait toujours aussi présente dans son esprit, son souvenir aussi douloureux, mais il sentait un sang nouveau circuler dans ses veines, un flux de renouveau. Son esprit était encore flou, pris de vertige par toutes ces révélations, mais, dès qu'il aurait intégré cette nouvelle réalité, il ne resterait que l'adrénaline.

                Il se reforma un visage impassible et se retourna vers Hellen et Julius.

                -Vous restez en ville ?

                Hellen ouvrit la bouche pour répondre mais Julius la coupa.

                -Tant que ce lycanthrope rôde, mademoiselle est en danger. Nous logerons ce soir dans un hôtel et nous partons demain dans un lieu secret.

                -Julius ! se rebella Hellen. Ses yeux verts luisaient d'une telle colère que Ryan recula d'un pas mais Julius ne bougea pas d'un poil. Hellen lui rappelait une lionne furibonde, la grande Sekhmet des Egyptiens, terrible dans sa fureur. Il admirait le sang-froid de Julius qui n'affichait qu'un air embêté.

                -Rappelez-vous que vous êtes déjà en infraction des commandes de votre père, Hellen, gronda-t-il et elle rougit, soudain honteuse. N'en rajoutez pas. Il est peut-être laxiste sur beaucoup de sujets mais pas sur votre sécurité.

                La jeune femme soupira et rendit les armes.

                -Prenez au moins mon numéro de téléphone, dit-elle en s'avançant vers Ryan. Il est du même acabit que celui de Syl. Personne ne peut me tracer avec sa signature. Cela ne me mettra pas en danger.

                Elle lui prit son portable avec autorité et s'enregistra elle-même, prenant même une photo sous le regard ébahi du capitaine.

                -Vous semblez aimer avoir le visage de vos contacts, s'expliqua-t-elle. Son air se fit taquin et sa moue joueuse.

                -Syl ne refusera pas un cliché. Demandez-lui.

                Elle lui sourit et agrémenta son conseil d'un clin d'œil amusé. Ryan récupéra son portable sans rien dire, encore trop estomaqué pour réagir. Hellen rit doucement et attrapa le bras de Julius auquel elle se pendit. Dans ses yeux verts, Ryan crut y lire un remerciement silencieux pour l'avoir rendue joyeuse quelques minutes alors qu'une amie chère avait été tuée à sa place et qu'elle était en danger de mort. Elle était si radieuse à ce moment-là qu'il ne sut que la regarder partir.

                -Au revoir, monsieur Chevalier !

                 L'instant d'après, ils avaient quitté le commissariat.

 

                La sonnerie stridente du réveil trancha le silence apaisant de la chambre. Une silhouette endormie grogna sous les couvertures et un bras tâtonna jusqu'à trouver le bouton pour éteindre l'objet de torture. Les draps bougèrent une nouvelle fois et une tête ébouriffée en émergea. Ladite tête se tourna vers le réveil et les yeux se refermèrent bien vite.

                -Six heures..., gémit Ryan en étouffant un bâillement. Qui est l'imbécile qui a déréglé mon réveil ?

                Puis il se rappela qu'il était l'imbécile en question et tout lui revint en tête. Les yeux écarquillés, il bondit soudainement de son lit, réveillé par l'adrénaline, et fusa vers la salle de bain.

                Syl Stigand venait chez lui aux alentours de huit heures et il voulait que tout soit en ordre pour accueillir cet illustre invité. Or son appartement possédait toutes les marques du célibataire en manque de temps. Des livres et des dossiers trainaient un peu partout et de la poussière s'était accumulée dessus. La vaisselle s'amoncelait dans l'évier et le panier à linge débordait de sales. L'air sentait le renfermé et les restes du repas de la veille ornait encore sa table basse.

                Ryan était un homme organisé et perfectionniste mais il se laissait rapidement gagner par ses affaires et en occultait le reste. Maintenant qu'il voyait l'état de son logis, un frisson de pur dégoût le traversa et tordit ses tripes.

                -Cadwal aurait pu me dire quelque chose, maugréa-t-il en défaisant les draps de son lit qui dataient un peu et commençaient en empuantir l'air d'une odeur de sueur - les restes physiques de ses nombreux cauchemars qui le réveillaient pantelant et ensuqué. Sur le chemin de la machine à laver, il se fit la réflexion que son ami avait fait remarquer quelque chose s'y rapprochant pas plus tard que la veille au soir, lorsqu'il avait quitté le commissariat, mais que, tout entier concentré sur la venue de Stigand en sa maison, il ne l'avait pas écouté.

                -Cela m'apprendra à faire la sourde oreille, maugréa-t-il en se frottant l'arrière du crâne, gêné. Cadwal avait dû se sentir blessé par son ignorance. Il devrait penser à lui envoyer un SMS et l'inviter au restaurant. Ils n'étaient pas sortis ensemble depuis leur virée à L'Ardoise.

                Il réussit à caser une partie de son linge dans la machine et la mit en route avant d'aller ouvrir toutes les fenêtres de l'appartement, histoire d'aérer un peu.

                Il passa plus d'une heure à ranger, dépoussiérer et laver les quatre pièces de son logis ainsi que le balcon. Passer le balai et la serpillère lui firent du bien. L'activité était physique, lui permettant d'évacuer son stress, et il pouvait réfléchir dans le même temps. Pourtant, loin de se prendre la tête avec des questions trop insolubles, il s'autorisa à laisser divaguer ses pensées, se surprenant à penser à Hellen sans qu'aucun souvenir d'Amélie ne vienne le déranger. Il ne chercha pas à comprendre, appréciant cette paix imprévue.

                Une fois qu'il fut satisfait du résultat, et que tous les recoins de son quatre pièces brillèrent de propreté, il retourna prendre une douche, se fit présentable et entreprit de dresser le lit dans des draps propres.

                Il n'était pas encore huit heures qu'il avait fini. Il s'étonna de sa rapidité et refit le tour des pièces voir s'il n'avait rien oublié. La machine qu'il avait mis en rapide était finie et il en remit une autre à tourner avant d'aller étendre le linge. A la réflexion qu'il n'avait pas encore petit déjeuné, il se dirigea vers sa cuisine et sortit de quoi manger. Son frigo présentait toujours un problème accru d'approvisionnement et il grimaça en se rendant qu'il fallait encore retourner au supermarché. Il faisait toujours en sorte que ses courses tiennent longtemps mais se trouvait limité par la taille du frigo. Peut-être devrait-il penser à s'essayer aux courses en ligne ? Histoire de ne pas se rendre dans un lieu qu'il n'appréciait pas.

                Le temps s'écoulait lentement et l'impatience le prit. Son petit déjeuner avait été englouti en quelques minutes et il n'avait désormais plus rien à faire. Il n'aimait pas attendre ; son esprit dérivait vers des pensées peu joyeuses quand il n'était pas occupé. Un énième coup d'œil à sa montre lui apprit que huit heures étaient passées depuis cinq minutes.

                -Que fait-il ?

                Il s'apprêtait à envoyer un SMS quand sa sonnette se fit entendre. Il bondit pratiquement de sa chaise et se précipita vers la porte d'entrée.

                Syl était pareil à lui-même à la différence qu'il avait ôté bésicles et chapeau, qu'il tenait à la main, et qu'une immense lassitude se peignait sur son visage. Ryan le fit entrer et le délesta de son manteau, de son chapeau et de sa canne.

                Sans le long manteau noir, Syl apparaissait plus fragile tant il était mince. La pâleur de sa peau renforçait cet aspect et Ryan sentit à nouveau l'inquiétude le prendre dans ses rets.

                -Vous allez bien ?           

                Les yeux verts clignèrent plusieurs fois et Syl se passa une main fatiguée sur le visage. Il soupira et son corps se détendit visiblement.

                -Je n'ai pas dormi depuis des jours et le voyage entre Parallèles n'est pas aisé lorsqu'il n'est pas officiel. Pourtant j'ai dû me résoudre à voyager au noir pour que personne ne soit au courant de mon transfert.

                -Nous parlerons plus tard, le coupa Ryan quand il le vit tanguer. Vous semblez avoir vos limites. Vous pouvez utiliser ma chambre.

                -Je vous en remercie infiniment, mon ami.

                Ryan se sentit rougir sous l'appellation -après tout c'était un elfe, une créature immortelle, qui le nommait ainsi - et ne chercha à pas à rappeler qu'ils n'étaient encore que des étrangers.

                Syl ôta bottes et veston, se retrouvant en chemise et chausses, et se glissa dans le lit où il s'endormit instantanément, enroulé dans les couvertures. Ryan referma la porte derrière lui et se décida à lire le dernier roman qu'il avait acheté et pas encore commencé.

                L'elfe ne se réveilla que vers onze heures. Ryan était dans la cuisine en train de préparer le déjeuner quand il revint, son veston remis mais toujours sans ses bottes.  

                -Je ne veux pas salir votre demeure plus que je ne l'ai déjà fait, lui indiqua-t-il quand il le regarda avec surprise. Ryan alla lui chercher l'une de ses paires de pantoufles mais elles s'avérèrent bien trop grandes.

                -Vous avez des petits pieds, s'amusa le capitaine. Syl haussa un sourcil, ne comprenant visiblement pas la remarque, et Ryan rit par devers lui, refusant d'expliquer le sens paillard de sa phrase. Il repartit et ramena des pantoufles plus petits, et indéniablement féminins.

                -Ils appartenaient à ma femme. Elle n'aimait pas le rose si cela doit vous rassurer, dit-il en lui tendant la paire couleur sable. Syl la prit comme s'il s'agissait d'une relique et Ryan comprit qu'il connaissait sa douleur mais qu'il ne dirait rien. Son regard s'emplit d'un remerciement silencieux.

                Ryan finit le repas et posa sur la table le poisson et les haricots qu'il avait préparé. Ils mangèrent en silence. Il avait craint que le régime alimentaire de l'elfe soit différent de celui des humains mais Syl ne se plaignit à aucun moment.

 

                Plus tard, la vaisselle lavée et rangée, ils se retrouvèrent sur le balcon, un café dans la main pour Ryan et un thé pour Syl. L'elfe avait poliment refusé le breuvage amer, prétextant qu'il préférait le goût des plantes à celui de la graine de café. Lui-même amateur des deux breuvages - l'un et l'autre lui permettant de rester éveillé quand la fatigue se faisait plus forte - il avait pu lui protéger une large gamme de thés et Syl avait finalement opté pour un Yunnan japonais.

                Et maintenant, Ryan attendait qu'il en vienne aux faits. Non pas qu'il n'appréciait pas la visite de Syl. Il mentirait ne pas avoir apprécié accueillir dans son appartement quelqu'un d'autre que Cadwal, qu'il considérait comme membre de sa famille. Il s'était amusé dans son rôle d'hôte. Mais, avant d'être des amis, ils étaient des collaborateurs sur une enquête qui devenait de plus en plus mystérieuse à mesure qu'ils trouvaient des indices.

                -La situation est extrêmement grave, lui avoua Syl au bout de quelques minutes de silence, sans s'embarrasser de fioritures. Nos deux Parallèles sont en danger. L'être qui est à l'origine des assassinats est issu de la race la plus ancienne, la plus respectée et la plus puissante du Parallèle magique.

                Ryan voulut poser une question mais Syl l'arrêta d'un mouvement de la main. Il se tut donc et écouta l'elfe qui semblait enfin décider à lui dévoiler une partie des spécificités de son monde.

                -Avant de continuer plus avant, il vous faut entrer en connaissance d'informations primordiales sans lesquelles votre compréhension de l'affaire sera proche du zéro.

                Ryan ne put retenir un sourire amusé à cette remarque.

                -Je vous écoute.

                Syl but une gorgée de son thé et son regard se perdit dans le ciel.

                -Je me dois de commencer par une histoire générale. Voyons-nous, la situation actuelle d'un monde en deux Parallèles n'est pas fortuite. Elle a été voulue, pensée, et mise en œuvre par l'un de mes semblables.

                L'elfe soupira et agita la main dans un geste agacé.

                -Assez d'user de détours pour parler de mon peuple ! Nous nous nommons les Feae. Retenez ce nom et tachez de ne pas l'écorcher car vous égratignerez là la fierté du Fea auquel vous parlez.

                -Je prends note, grimaça Ryan à la réflexion que ces Feae ne lui semblaient pas être inoffensifs. Syl se redressa, posa sa tasse, et prit une pose que Ryan définit comme celle d'un professeur en pleine explication.

                -Au Ier millénaire avant la naissance de l'humain appelé Jésus Christ -arrêtez-moi si je me trompe dans la titulature de votre chronologie ; je disais donc, à cette époque est apparu le premier portail vers un monde aujourd'hui disparu dont nous venons, nous autres Feae. Ce monde était moribond, privé de magie et déchiré par les Grandes Guerres. Or nous voulions vivre.

                -Attendez ! le coupa abruptement Ryan, ne pouvant se retenir. Vous étiez ?              3000 ans plus tôt ?

                -Je n'étais qu'un enfant très jeune mais je m'en souviens.

                Un pur étonnement s'afficha sur le visage de Ryan. Syl haussa un sourcil mais ne releva pas et reprit son explication.

                -Nous sommes apparus au sein des régions scandinaves de votre monde. Les peuples que vous nommez Nordiques sont les premiers à nous avoir connu et ont fait de nous des créatures presque divines. Mais le portail s'était refermé derrière nous et, privés de magie, nous mourrions doucement. Pour tenter d'échapper à cette affliction, nous avons migré dans l'Europe, cherchant un endroit où la magie serait forte. Nous n'avons rien trouvé. Je faisais partie de ceux qui allèrent dans les pays celtes de l'Europe de l'Ouest et ma famille s'installa à Lutèce, l'ancienne Paris des Celtes. Nous étions résignés à attendre la mort. Et sachez qu'elle nous effraie plus que tout tant elle nous est inconnue, à nous les Feae immortels.

                Ryan était captivé par le récit. Syl avait une façon de parler qui enchantait l'air, rendant les mots presque vivants, faisant vivre sous ses yeux éveillés la fresque historique qu'il racontait.

                -C'est alors qu'un grand sorcier est venu avec un sort novateur. Aussi étrange qu'il y paraisse, sorciers et magiciens sont rares, même chez les races magiques. Les sorciers créent des sorts et usent de la magie par eux ; les magiciens puisent dans la magie de la terre et des éléments. Il en restait donc peu et ce sorcier-là était le plus puissant. Il s'appelait Bertil de naissance, Eirik par sa puissance, et son nom est encore aujourd'hui synonyme de grandeur. Il paya notre salut de sa vie, qu'il offrit librement. La magie ainsi libérée - car sorciers et magiciens l'accumulent dans leurs corps - nourrit le portail qu'il avait créé. Ce n'était pas un portail vers notre ancien monde, désormais mort, mais vers une réalité alternative de ce monde-ci. Bertil Eirik avait réussi à faire une image de notre nouvelle terre d'accueil et il y insuffla sa magie pour qu'elle ne nous manque plus jamais.

                Syl se tut et murmura d'un ton très bas, ajoutant quelque chose à sa propre attention :

                - Du moins le croyait-il. Un air peiné traversa son regard puis s'en alla. Il rapporta son attention sur Ryan.

                -Ce sont les Parallèles.

                Bien qu'il fut intrigué par la dernière phrase de Stigand, Ryan décida de remettre cette question à plus tard. En vérité, il était pour l'heure assez estomaqué par ce qu'il entendait. Les anciens peuples de l'Antiquité n'avaient pas été si crédules que cela quand ils parlaient de créatures magiques et de magiciens. S'il voulait comprendre les Feae, il avait tout intérêt à se pencher sur les mythes et les légendes antiques.

                -Rentrons dans le vif de notre sujet maintenant, s'enthousiasma Syl dans une tentative élégante, mais non inaperçue, d'éviter des questions. Vous m'apparaissez assimiler tout cela avec facilité. Il y a cinq grandes races de Feae qui peuplent le Parallèle créé par Bertil Eirik. Ma propre race, les elfes, dont je ne vais pas refaire une description. Il y a ensuite les lycanthropes dont Hellen vous a parlé. La plupart du temps, ils sont semblables aux humains mais sont plus forts, plus violents et plus rapides. Certains vivent en meute, comme les loups, et sont régis par de forts liens hiérarchiques. D'autres sont des sages et vivent dans de grandes villes. Mais beaucoup sont des êtres cruels qui agissent hors des lois. Toutes les pleines lunes du mois, les lycantrhopes se transforment en leur bête intérieure et deviennent plus puissants les jours qui précèdent cette nuit.

                -La pleine lune approche. Je n'aime pas savoir ce lycanthrope encore en liberté.

                -Mes amis le recherchent, n'ayez crainte, le rassura Syl. S'il est encore en ville ou dans les environs, ils le trouveront.

                -Vos amis appartiennent-ils à une des races dont vous me parlez ?

                -Pas réellement, en vérité. Ce sont des pixies, monsieur Chevalier, un peuple elfique  devenu très rare. Ce sont les elfes de votre folklore anglais. De petits êtres ailés, pas plus grands que des insectes. Avec les géants, les nains et les gnomes, ils sont le sixième groupe composant la population magique. Leur savoir est inestimable mais ils sont très peu nombreux ; ils ont été exterminés sans pitié par les humains pour quelques raisons parfois obscures.

                Ryan acquiesça et se recala sur sa chaise, tentant de camoufler son impatience. Syl sourit, pas dupe de son masque. Ryan lui fit signe de continuer.

                -Les vampires sont sûrement les plus craints par votre race, dit Syl en perdant son sourire. Ils sont beaux et graciles comme les elfes, sanguinaires comme les lycanthropes et ils allient force et ruse ainsi que des pouvoirs de transformation et de persuasion. Il n'est pas possible de naître vampire ; on le devient. Ce sont des morts-vivants que la magie a ramené à la vie de par une détermination plus grande encore que la mort elle-même. Il y en a peu, en vérité. Avec le temps, leur Soif grandit, de sang animal, ils passent au sang humain, plus riche, puis au sang des Feaes, gorgé de magie. Ils préfèrent mettre fin à leur existence plutôt que de subir cette déchéance ; le plus souvent.

                -Ceux-là, j'aurai préféré qu'ils restent dans le placard des mythes, maugréa Ryan. Il écarquilla soudain les yeux sous le choc d'une révélation.

                -L'homme qui a parlé à Aaron était un vampire ! N'est-ce pas, Stigand ?

                Syl se tortilla sur sa chaise, mal à l'aise. Ryan le fixa durement et se rapprocha jusqu'à le coincer entre son corps et la chaise. L'elfe, loin de son habituel air de sage condescendant, était désormais aussi apeuré qu'une biche prise entre les feux d'une voiture. Cette fois, Ryan n'en eut cure.

                -Répondez !

                -C'en est un, oui, souffla Syl d'une petite voix. Un très vieux et très puissant vampire. Leur chef en vérité. Mais il n'est pas un ennemi ! Pas encore, du moins. Il s'amuse simplement. Laissez-moi me charger de lui. Nous nous connaissons de longue date. Je sais comment traiter avec lui et il ne me fera pas de mal.

                Syl avait repris contenance et un seul regard ramena Ryan sur son propre siège. Il ne comprenait pas pourquoi Stigand lui cachait l'identité du toujours autant mystérieux Inconnu mais il se jura de le découvrir. Pas dans l'immédiat toutefois.

                -Et les deux dernières ?                                    

                Syl soupira imperceptiblement et se détendit.

                -La moins importante est en vérité un composé de plusieurs races que l'on a regroupé sous l'appellation d'animaux de la magie. Ce sont les licornes, les pégases, les griffons et leurs semblables. Enfin, la plus importance des races est celle qui nous a mené à un tel exposé : les dragons. Aussi vieux que l'univers, aussi puissants qu'un monde, aussi sages que l'ensemble des bibliothèques de nos deux Parallèles.

                Syl se tut et fixa l'horizon. L'air s'était soudainement chargé d'une lourde tension. Quand il reprit, sa voix basse et neutre fit trembler Ryan avant même qu'il ne finisse sa phrase.

                -Il en existe peu, mon ami, et l'un d'eux, un jeune certainement car ses méthodes sont, certes imaginatives, mais précipitées ; l'un d'eux, donc, est notre coupable.

                Un long silence succéda à la déclaration de Syl. Ryan se levant sans mot dire et s'enfuit dans la cuisine en s'excusant vaguement d'un quelconque objet à aller y chercher. Syl n'essaya pas de le retenir. Le capitaine ferma la porte derrière lui et s'y appuya, le corps tremblant et le souffle rapide. C'en était trop ! Sa raison devenait folle à l'écoute de toutes ces révélations sur un monde magique et ses créatures légendaires.

                -Par Dieu ! jura Ryan en tapant son poing contre le battant de la porte. Un dragon ? Comment diable puis-je accepter l'existence d'une telle créature ?!

                Malgré les tortueux méandres dans lesquels son esprit s'était perdu, sa logique parvint à se frayer un chemin pour lui susurrer qu'il n'avait pas été si surpris d'apprendre l'existence d'un elfe. Alors pourquoi se mettait-il dans cet état pour un dragon ? Peut-être, persifla une petite voix, parce qu'il y avait entre les deux une nette différence de taille et de capacité de destruction.

                -Ryan ?

                La voix de Syl s'élevait de derrière la porte. Elle n'était pas hésitante ni autoritaire. L'elfe s'enquerrait simplement, voulant savoir s'il était prêt à reprendre la discussion. Ryan soupira et se rangea au devoir. Il ne fallait pas oublier que des meurtres avaient eu lieu et que l'assassin -quoi qu'il soit - courait encore.

                -On est passé aux prénoms ? dit-il en ouvrant la porte. Il sortit de la cuisine avec un paquet de biscuits, en une vaine tentative de cacher son trouble alors même qu'il était plus que visible.

                -Cette familiarité vous est-elle détestable ?

                Ryan balaya la question d'un simple mouvement de main. Qu'importe la façon qu'on le nommait Syl ; après tout, Ryan était bien plus court et utile que le "monsieur Chevalier" dont il l'affublait avant.

                -Vous savez que vous parlez comme un vieux d'y a deux siècles ? demanda-t-il, un fin sourire amusé aux lèvres. Tout plutôt que repenser à ses incertitudes et ses peurs. Le sourire de Syl lui fit écho.

                -Malheureusement, comme pour ce phénomène de mode, j'ai fini par m'en lasser. Vous changez de langue aussi vite que passent vos années.

                Un sentiment blasé s'empara de Ryan à cette réponse et il n'y rebondit pas. C'était préférable.

                La journée s'annonçait chaude et étouffante et le vent frais du matin s'éclipsait sous le soleil de dix heures. Ryan ferma les volets de l'appartement pour se préserver de la chaleur et invita Syl à s'installer dans le salon. Il ouvrit le paquet de biscuits, en chipa un et posa le reste sur la table rase.

                -Qu'en est-il du message codé ? demanda-t-il à brûle-point. Il venait de s'en souvenir quand un flash avait remplacé le paquet de biscuits par la pile de dictionnaires slaves. Syl sortit un papier de l'une de ses poches et le lui tendit en s'asseyant en face de lui. Une écriture fine et gracieuse s'étalait sur le papier et Ryan ne douta pas un instant de son propriétaire.

                -"La Lance arrive. Les Ailes couvrent le ciel. Prends garde, Voyageur, ne t'égare pas."  lut-il, de plus en plus incrédule. Il répéta la phrase plusieurs fois mais n'en comprit pas le sens pour autant.

                -Parle-t-il du dragon avec les "Ailes" ? hasarda-t-il en posant le papier sur la table basse, profitant pour reprendre un biscuit, son appétit réveillé.

                -Je le pense, dit Syl en l'imitant. Je penchai vers cette hypothèse lorsque votre résumé du témoignage m'est arrivé. Ainsi mon hypothèse s'est-elle retrouvée corroborée.

                Ryan soupira et se prit la tête dans la main qu'il y frotta quelques secondes, se décoiffant passablement au passage.

                -Vous êtes le "Voyageur", n'est-ce pas ? Stigand en scandinave.

                -Vous vous en souvenez ! s'écria Syl, sincèrement étonné et -Ryan le remarqua avec surprise - d'une voix où pointait de la joie. Il préféra ne pas relever.

                -Pourquoi la donner à Aaron dans ce cas ?

                -Votre apprenti a fait son office : il vous a mené la lettre. Vous n'aviez pas les connaissances pour la déchiffrer et j'en ai donc pris la charge. Il sait que je ne l'aurai pas laissé m'approcher. Nous sommes en désaccord depuis longtemps et je me méfis de sa présence dans ce Parallèle. Me faire parvenir cette lettre sans passer par vous lui aurez pris plus de temps.

                -Vous ne pouvez pas me donner son nom à ce fichu Inconnu ? gronda Ryan qui s'énervait quelque peu de tout le mystère dont faisait preuve l'elfe. Syl se renfrogna et son visage perdit tout signe de bienveillance. Il devint un masque si froid que Ryan frissonna et se retrancha loin de lui. Le voyant se reculer, l'elfe soupira et son visage s'apaisa.

                -Je ne peux point le nommer, mon ami, car ce serait alors le trahir et, cela, je ne le désire point. Tant qu'il reste du bon côté de nos lois, je n'en ferai pas mon ennemi. En l'occurrence, il nous aide dans notre enquête, bien que je ne sache pas quelle raison l'y pousse.

                Ryan acquiesça et reprit la conversation sur un terrain moins miné. Il préférait laisser tomber le sujet sensible de l'Inconnu. Pour le moment tout de moins.

                -Qu'avez-vous compris d'autre à ce message ?

                -"La Lance" fait référence à un groupe extrémiste très dangereux de mon Parallèle. Ils se font appeler La Lance d'Eirik.

                -C'est le nom du mage dont vous m'avez parlé plus tôt, remarqua Ryan avec perplexité. Pourquoi se nommer d'après un être mort depuis des millénaires ?

                -Oui-da. Ces extrémistes sont menés par un elfe d'une génération plus jeune que moi, Selwyn Germund. Le nom de Germund, sous la protection de la lance, lui fut donné suite à un accident dans un tournoi qui aurait dû lui coûter la vie. Il joutait alors et son cheval s'est trouvé pris de folie au moment de l'assaut. Déconfit, il n'a pu que lever son bouclier en se tenant tant bien que mal. La lance de son adversaire s'est brisée dessus tandis que la sienne a tenu bon. Depuis lors, Germund se croit investi d'une mission par l'âme éternelle de Bertil Eirik qui aurait permis qu'il soit épargné.

                -Est-il fou ou ce mage a-t-il vraiment eu une forme de survivance ?

                -C'est un fanatique. Bertil Eirik a rejoint nos ancêtres et n'a plus aucune incidence sur ce monde. Mais il n'est pas seul à penser le contraire et beaucoup l'ont cru lorsqu'il a réussi à prouver, à partir d'anciennes notes, que le sort qu'Eirik n'était pas terminé lorsqu'il est mort et qu'il désirait couper les liens entre les Parallèles. C'est le but de Germund. Et la raison qui m'a poussé à vous contacter. Germund et son groupe étaient alors déjà inquiétants.

                 -Et comment compte-t-il s'y prendre exactement ?

                -La Lance d'Eirik essaye depuis quelques décennies déjà d'obtenir la fermeture des portails mais cela leur a été refusé. Si la Lance est impliquée, il y a tout à parier que Germund veut déclencher un incident diplomatique si grave que les hautes instances de mon Parallèle fermeront bel et bien les portails.

                -Ce qui expliquerait pourquoi le Ministère des Affaires Magiques est visé ! s'écria Ryan en bondissant du canapé, extatique. Mais une ombre passa sur son visage et il calma.

                -Et le dragon ? Fait-il parti de ce groupe extrémiste ?

                -Que nenni. Un dragon, soit-il jeune, ne s'allierait jamais avec des fanatiques. Son arrogance et son orgueil lui interdirait une telle association. Il me prévient de ne pas associer trop vite les éléments. Ne hâtons pas notre jugement.

                Ryan acquiesça sèchement et se mit à marcher de long en large, ses mains décrivant de grands gestes tandis qu'il parlait.

                -Donc, si je résume bien, un dragon serait à l'origine des meurtres d'Antoine Perrin et de Kate Harcourt, de la tentative de meurtre sur Hellen Delacroix et des menaces pensant sur le Ministère des Affaires Magiques. Un loup-garou, peut-être son allié, en a également après Hellen Delacroix. Enfin, il y a un groupe extrémiste mené par un elfe fanatique impliqué dans les évènements. Nous ignorons les liens réels entre ces différents groupes.

                Ryan fit la moue.

                -Vous savez, j'ai du mal à me prendre au sérieux moi-même.

                Syl lui fit un sourire d'excuse et se leva pour rejoindre le porte-manteau où il reprit ses effets. Ryan le suivit en fronçant les sourcils.

                -Vous vous en allez ? J'ai encore des questions. Qui commande chez vous ? D'ailleurs ! Avez-vous une monarchie, une république, une tyrannie, un régime autoritaire ou que sais-je d'autres ? Pour qui travaillez-vous ? Comment ce dragon a-t-il pu apparaître sous forme humanoïde ? Pourquoi l'a-t-il fait ?! Il s'est fait prendre trop facilement entre le témoin et les traces dans le sang. Il y a anguille sous roche.

                Ryan parlait de plus en plus tandis qu'il suivait Syl qui se dirigeait vers la sortie sans sembler lui prêter grande attention.

                -Les dragons sont depuis longtemps maîtres dans l'art de la transformation, lui indiqua-t-il simplement en finissant de reboutonner son manteau. Ryan haussa un sourcil. Il faisait vraiment chaud dehors - l'une de ces journées étouffantes d'été- pourtant l'elfe ne semblait pas incommodé.

                -Mais où allez-vous donc ?! s'écria Ryan quand Syl ouvrit la porte. Il n'en croyait pas ses yeux. Syl s'en allait comme ça, ne répondant qu'à la plus facile de ses questions, le laissant avec toutes celles qui restaient et auxquelles il n'avait même pas le début d'une réponse.

                -Je vais m'occuper de ce dragon moi-même, lui dit Syl en mettant son chapeau. Ne vous occupez pas de lui. C'est un adversaire trop puissant pour vous. Je vous conseille de cherchez le loup-garou mais ne l'approchez pas ! Sur ce, bonne journée, cher ami.

                Syl s'inclina légèrement et descendit les marches avec entrain, laissant un Ryan estomaqué appuyé mollement sur la chambranle de la porte. Il soupira en secouant la tête et appela Cadwal.

4: Part I : De l'existence de la magie - IV : Pleine lune dangereuse
Part I : De l'existence de la magie - IV : Pleine lune dangereuse

            â€‹Le commissariat ressemblait à une fourmilière que l'on venait de percuter. On criait et on courait dans tous sens. La tension se faisait sentir jusque dans l'air qu'elle rendait lourd. Dès l'ouverture, Ryan était revenu au travail surexcité et criant de mettre l'état d'alerte. La pleine lune était pour dans deux nuits ; ils avaient donc deux jours pour trouver le loup-garou qui se baladait en liberté dans les rues de Meaux.

                Cadwal soupira et se dirigea vers le bureau de Ryan. Deux jours plus tôt, un samedi, son ami l'avait appelé après son entrevue avec Syl Stigand. Cadwal avait eu peur. Il avait reconnu la voix de Ryan ; celle qui avait été la sienne après la mort d'Amélie. Perdue et désespérée, elle était quémandeuse d'une aide que son propriétaire, trop fier, n'énonçait pas à haute voix. Depuis il couvait Ryan d'un regard inquiet, le suivant dans chacun de ses déplacements, refusant de le laisser seul plus que quelques minutes. L'année suivant la mort d'Amélie se finissait à peine, l'anniversaire de sa mort ne remontant qu'un mois dernier, et Ryan s'était plus que difficilement sorti de son deuil destructeur. Sa santé était encore faible. Et voilà que ce détective itinérant venait ébranler ses convictions !

                -Qui vas-tu égorger ? lui demanda Ryan avec humour lorsqu'il entra dans la pièce. Aussitôt Cadwal se reforma un visage avenant et dédia un grand sourire à son ami qui, pas dupe, fronça les sourcils. C'était au tour de Ryan d'être inquiet. Cadwal lui serra l'épaule, dans un message silencieux de laisser passer, que ce n'était pas important, et lui tendit le café qui l'avait mené dans le bureau.

                -Je n'ai pas besoin de maternage, gronda Ryan en acceptant tout de même le café bienvenu. Il était trop pris par ses affaires pour prendre le temps de sortir du bureau et se rendre au distributeur du hall.

                -Arrête de râler et remercie-moi, ingrat ! Tu es enfermé depuis ce matin et, te connaissant, tu as certainement omis de dormir la nuit dernière - et peut-être même celle d'avant.

                La grimace de Ryan fut éloquente et il se cacha derrière son gobelet, sans remarquer l'inquiétude sourde qui assombrit les yeux de son ami quelques instants. Il était vrai que son sommeil avait été court et tendu. Il n'avait pas réussi à apaiser son esprit et les questions qui le turlupinaient.

                -Les gars sont sur les nerfs, l'avertit Cadwal en triturant les papiers qui trainaient sur le bureau. Ryan se figea et le fixa avec animosité. Il haussa les épaules - Désolé mais c'est trop gros, il nous faut des preuves - et Ryan leva les mains au ciel avec exaspération.

                -Passe-moi mon portable.

                Cadwal attrapa le mobile et l'envoya à son ami qui tapota cinq secondes avant de le ranger dans sa poche arrière.

                -Des résultats du labo ? s'enquit-il en sortant de la salle. Cadwal le suivit en se demandant à qui il avait envoyé le SMS. Son instinct lui soufflait qu'il s'agissait du mystérieux Syl Stigand.

                -Ils sont coincés avec la particule non identifiée. L'empreinte n'a rien donné.

                Ils arrivèrent dans la salle commune et Ryan tapa trois fois sur le tableau. Le fracas couvrit les autres bruits et sa brigade se tourna vers lui. Une fois certain qu'il avait leur attention, Ryan commença à parler. Ils se tendirent devant sa colère apparente. 

                -Je sais que vous me croyez fou -ou seulement affaibli mentalement par une quelconque fatigue liée à un travail trop assidu. Peut-être même croyez-vous que je n'accepte pas sa mort et que j'invente une histoire abracadabrante pour me sortir d'un cercle infernal de cauchemars.

                Ils baissèrent tous la tête, particulièrement Cadwal qui se remit à triturer un papier qui trainait, devant l'accusation évidente que la voix de Ryan laissait transparaître.

                -J'aurai pu il est vrai ! Mais j'ai un ami formidable qui m'a aidé à me sortir de ces marais sans fond.

                Ryan se tourna vers Cadwal et lui offrit un sourire sincère et rempli de remerciement. Cadwal hocha lentement la tête, ému au-delà des paroles. Il ne l'avait pas aidé pour recevoir des honneurs mais sa reconnaissance lui était douce.

                -Je suis sain d'esprit ! cria finalement Ryan. Il sentit son portable vibrer sur sa hanche droite et il sourit par devers lui. Syl était vraiment rapide. Il se tourna vers l'entrée du commissariat et se permit de lâcher bride sur la mise en scène. Après tout, ce n'était pas tout les jours qu'il présentait une créature magique à ses hommes.

                -Et j'en ai la preuve ! Voici Syl Stigand du Parallèle Magique, détective itinérant en collaboration avec le Ministère des Affaires Magiques avec lequel nous travaillons également.

                Nul ne l'avait vu rentrer hormis Ryan et ils sursautèrent à sa vue. Syl s'avança avec grâce, un mince sourire aux lèvres. Ryan reconnut aux éclats de ses yeux l'amusement discret du personnage. Lui aussi jouait sur la mise en scène. C'est pourquoi il s'arrêta à quelques pas de Ryan et fit face à la brigade devant laquelle il s'inclina bien bas en ôtant son chapeau.

                -Salutations, ô agents de l'ordre !

                Tous ne purent manquer les oreilles pointues et la voix trop mélodieuse de l'être qui se tenait face à eux. Kate se laissa tomber sur sa chaise en lâchant un juron bien senti qui fut pris en écho par le reste de la brigade.

                Cadwal, lui, restait silencieux. Ses yeux s'étaient étrécis à l'entrée de l'elfe. Il le détaillait sous toutes les coutures, tentant de deviner où était l'entourloupe, se convainquant qu'il n'en avait pas, cherchant alors la possible trahison qui ferait souffrir Ryan. Syl sentit son regard inquisiteur et se décala légèrement vers lui. Ils se fixèrent en chien de faïence.

                Ryan les coupa dans leur joute silencieuse.

                -Vous avez fait vite, Syl. Je vous remercie.

                -En vérité, je venais vous parler, mon ami. J'ai de nouvelles informations à vous transmettre.

                Aussitôt ils furent tous en alerte et se rapprochèrent inconsciemment de l'elfe. Ryan remarqua qu'un insecte bourdonnait près de l'oreille de Syl. Par habitude, il leva la main pour l'en chasser d'un revers mais l'elfe suspendit son geste en attrapant son bras.

                -Vous ne voudriez pas blesser mon amie, assura-t-il. La surprise de Ryan alla crescendo. Puis il se rappela leur dernière discussion et demanda à ce qu'on lui passe une loupe. Ce qu'il vit à travers elle lui coupa le souffle.

                Une minuscule femme ailée le foudroyait du regard. Semblable à Syl, elle avait une peau de nacre, légèrement rosée, de longues oreilles en pointes et de grands yeux qui lui mangeaient tout le visage. Bleus, ils n'avaient pas de pupille et des paillettes blanches et roses s'y baladaient. Elle était aussi fine qu'une tige et ne portait qu'une longue robe blanche. Une tiare brillait dans ses cheveux ivoire.          

                Ryan déglutit et adressa un salut respectueux à la petite créature. Elle le lui rendit d'un mouvement gracieux. Syl sourit et présenta sa minuscule invitée.

                -Vous connaissez désormais la reine des pixies : Sa Majesté Glaed Berth.

                Cadwal prit la loupe des mains de Ryan et une exclamation lui échappa quand il vit à son tour la gracile beauté qu'ils avaient tous pris pour un vulgaire insecte. Impassible, Glaed s'avança vers Syl et sembla lui dire quelque chose, bien que nul son ne se fit entendre hormis le léger bourdonnement que ses ailes translucides émettaient.  Les oreilles de l'elfe frémirent et il hocha la tête.

                -Le peuple de Sa Majesté est d'une aide inestimable, remercia-t-il en inclinant légèrement le buste. Il se tourna vers Ryan, l'excitation visible dans ses yeux verts :

                - Les pixies ont trouvé le lycanthrope.

                Pierre se jeta sur son ordinateur et ouvrit la base de données. Ryan doutait qu'on y trouve leur homme mais, savait-on jamais, il laissa faire son subordonné.

                -Il s'agit bel et bien de Wülf Brigand, dit Syl. Mercenaire, il s'est taillé une mauvaise réputation et a encouru plusieurs peines. Mais nous n'avons jamais pu prouver qu'il avait bel et bien tué.

                -Ne l'aviez vous pas déjà reconnu ? Mademoiselle Delacroix a été formelle dans son témoignage.

                -Il me fallait une preuve, soupira Syl. Ce mécréant croupissait dans une cellule aux dernières nouvelles. Il en est sorti par je ne sais quel moyen.

                -Pas connu ici, lâcha sourdement Pierre, dépité. L'information ne surprit ni le détective ni le capitaine.

                -Brigand est excité par la lune. Il bouge sans cesse et les pixies ont du mal à le suivre. Mais ses trajectoires convergent toutes vers le Parc du Pâtis. Sa tanière doit s'y trouver.

                Ryan tapa du poing dans sa paume en un geste victorieux. Ils tenaient le lycanthrope. Avec la lune qui approchait, ses instincts animaliers prenaient le dessus sur sa raison et ils n'auraient pas le temps de penser à changer de cachette.

                S'il montait un groupe d'intervention avant qu'il se transforme, ils pourraient l'attraper et éviter tout drame. Le seul problème résidait en cette force inconnue que possédait le lycanthrope même sous sa forme humaine.

                -Vous n'irez pas.

                Son esprit débraya et un blanc succéda à ses projets d'action. La voix de Syl était dure et intransigeante, elle ne permettait nulle contestation, et Ryan sentit son enthousiasme se dégonfler aussi vite qu'il était apparu.

                -Aucun d'entre vous n'ira, martela Syl, inflexible. Je ne laisserai pas des humains s'approcher d'un lycanthrope en passe de se Transformer. C'est bien trop dangereux. S'il vous mord, vous deviendrez des bêtes assoiffées de sang et soumises à leurs violents instincts.

                -Et que devons-nous faire alors ? s'écria Ryan, excédé que Syl le mette hors-jeu à chaque difficulté. Rester là et attendre qu'il ne tue ?

                -Même Brigand ne prendrait pas ce risque. Si le moindre humain meurt lors de la prochaine pleine lune -alors que je suis là et qu'il sait que je le surveille - Brigand sera sous le joug d'une peine de mort.  Je puis vous assurer qu'il ne bougera pas de sa tanière. Il aura trop peur de moi.

                Une nouvelle fois, Ryan sentit un frisson le faire trembler. Cela arrivait bien trop à son goût ces derniers temps et il ne savait plus s'il devait faire confiance au détective itinérant. Il parlait de tuer sans que le moindre remord et la moindre hésitation ne transparaissent dans sa voix. A la posture raide et défensive de Cadwal, il comprit que son ami ne lui accordait pas une once de confiance ; il en était très loin.

                -Ce sont les lois de mon Parallèle, se défendit Syl. Ryan fut bien le seul à comprendre sa phrase ; les autres se demandaient ce que pouvait bien être cette histoire de parallèle. Il secoua la tête et s'approcha jusqu'à l'elfe qu'il empoigna au col et ramena vers lui, visage contre visage, refusant de ployer face à la colère qui transparait dans les yeux verts.

                -La peine de mort a été abolie en France depuis 1981. Si vous tentez de tuer Wülf Brigand, cela fera de vous un meurtrier pour nos lois et je vous arrêterai. Est-ce bien clair ?

                Syl attrapa son poignet et il lui fallut toute sa volonté pour ne pas grimacer sous la force de la poigne. L'elfe n'avait qu'à serrer un peu plus pour le lui briser. Un nouvel indice sur sa non humanité.

                 -S'il tue et reste en vie, le goût du sang humain supplantera celui du sang animal ! Peut-être est-ce déjà le cas. Nous le soupçonnons d'avoir déjà tué. Et il tuera encore, dans un cycle sans fin, et finira par s'en prendre à des Feae. La prison ne l'a pas arrêté une fois, elle ne le fera pas deux fois. Soit nous le tuons, soit nous laissons libre un meurtrier millénaire. Le prix est trop élevé.

                Ryan déglutit et détourna les yeux. La colère était partie des orbes verts qui brillaient maintenant d'un éclat qu'il avait du mal à identifier. Un mélange de tristesse et de culpabilité. Une hantise qui lui avoua, plus qu'aucun mot n'aurait pu le faire, que Syl avait déjà dû recourir à la peine de mort sur l'un de ses semblables, au nom de la protection des autres.

                -Brigand n'a pas tué pour le moment, dit-il en se dégageant de l'affrontement. Cette discussion n'a pas lieu d'être.

                Pas encore, pensèrent-ils tous les deux et ce fut comme s'ils ne s'étaient dits à voix haute. Ryan se détourna et récupéra le dossier du labo qu'il passa à Syl. Ils avaient décidé d'un commun accord de passer à autre chose. 

                -Nous avons trouvé cette particule non identifiée sur le corps d'Antoine Perrin. Est-ce un élément de votre Parallèle ?

                Syl survola le dossier et ses oreilles tressautèrent, créant des vagues dans les cheveux blonds. Si la situation n'avait pas été aussi tendue et délicate, Ryan en aurait ri tant le mouvement était comique. Dans son coin, Aaron gloussa, s'attira les regards noirs de Pierre et Kate. Il rougit violemment et se mit à regarder ses pieds.

                -C'est de la magie, énonça Syl en rendant le dossier. Mais cette information ne nous importe rien de nouveau, mon ami. La corne de la licorne en est composée de moitié.

                -D'où vient-elle d'ailleurs ? demanda Ryan en récupérant le dossier qu'il tendit à Cadwal pour qu'il le range. Le visage de Syl s'attrista.

                -Les pixies m'ont rapporté la disparition récente d'une jeune licorne. Nous cherchons encore le corps. Une licorne privée de sa corne ne peut survivre dans notre Parallèle. Elle le pourrait ici en perdant peu à peu sa conscience pour tomber dans l'animalité. C'est un crime plus grave encore que de tuer un humain. Ce dragon a pris un risque important et il est primordiale de trouver l'objectif qui le pousse à entreprendre de telles actions. Il ne peut qu'être terrible pour nos deux Parallèles.

                -Un dragon ?! les coupa Cadwal en intervenant dans la conversation. La gêne se dessina sur les traits de Syl.

                -Vous ne leur avez pas parlé du dragon ? s'enquit-il d'une petite voix. Cette fois-ci Ryan éclata de rire, évacuant toute sa nervosité, et il fut si fort qu'il dut se tenir à l'une des tables et se serrer les côtes. Plusieurs secondes passèrent avant qu'il ne puisse articuler quelque chose de cohérent. Syl et Cadwal abordaient pour la première fois une même expression - inquiétude et étonnement.

                -Comment voulez-vous que je leur parle de quelque chose d'aussi gros ? Vos révélations m'ont tellement secoué que j'ai appelé Cadwal dès que vous êtes parti, sans pour autant lui faire part de leur contenu. Ils ne croyaient pas à votre existence avant de vous voir en chair et en os !

                -Maintenant qu'ils y croient, nous pouvons en parler, soupira Syl, excédé de la méfiance de ses interlocuteurs. Il s'appuya sur sa canne, le corps tendu et le visage sévère.

                -Je n'ai pas encore trouvé notre coupable. Il allie des connaissances précises de ce Parallèle à une grande maîtrise de la transformation. Il pourrait être n'importe où à Meaux. Je dois me remettre en quête.

                Syl se recoiffa de son chapeau tout en parlant.

                -Vous refusez que je vous accompagne, n'est-ce pas ?

                -Oui-da. Mon ami, un dragon est un adversaire redoutable. Moi-même je ne l'approcherai pas sans l'assurance qu'il ne prendrait le risque de reprendre sa vraie force en ce Parallèle. La magie n'est pas assez forte ; cela le tuerait.

                -Restez prudent et n'hésitez pas à m'appeler en renfort.

                Syl acquiesça et se dirigea vers la sortie, Ryan et Cadwal l'y accompagnant. Si Ryan le quitta en le prévenant qu'il ne comptait pas abandonner son idée d'arrêter Wülf Brigand, balayant les contestations de l'elfe par un seul regard noir, Cadwal le retint en lui attrapant le bras pour lui parler à quelques millimètres du visage.

                -Prenez le temps de me parler seul à seul, monsieur le détective itinérant.

                Il lui tendit un morceau de papier où il avait griffonné son numéro et s'en alla avant que Syl ne puisse dire quelque chose. Il n'avait pas l'intention de lui laisser le choix.

 

                Syl lui avait envoyé un SMS dans l'heure qui avait suivi pour proposer une entrevue le lendemain. Pour ne pas éveiller les soupçons de Ryan plus qu'ils ne l'étaient déjà - ils étaient encore en état d'alerte et son ami avait bien entendu remarqué qu'il était ailleurs- il avait choisi de rencontrer l'elfe à la pause déjeuner, dans un café pas très éloigné du commissariat sans en être à portée de vue.

                Le lieutenant attendait sagement que le détective daigne arriver et son humeur s'obscurcissait à mesure que les minutes s'égrenaient. Syl Stigand perdait encore des galons dans son estime. La moindre des choses était de ne pas arriver en retard à un rendez-vous.

                Retranché dans ses pensées, Cadwal se remémora l'état dans lequel il avait retrouvé Ryan, un an plus tôt, lorsqu'on l'avait enfin relâché de sa garde à vue. Il n'avait su alors ce qui avait le plus abattu son ami : le meurtre de la femme qu'il adorait ou les soupçons qui avaient pesé sur lui.

                Il se souviendrait toute sa vie de l'étranger qu'il avait récupéré à la sortie du poste. Ryan ne ressemblait plus à rien. Pâle, voûté, il marchait à pas lents et des cernes horribles entouraient ses yeux, des yeux assombris par la peine et rougis par les larmes. Il avait à peine réagi à la présence de son ami, se contentant de le suivre, sans chercher à savoir où. Cadwal avait d'abord songé l'emmener chez lui, ne doutant pas que la douceur d'Estelle serait à même d'aider Ryan à bander ses plaies, mais devant son état, il avait préféré le ramener dans son appartement et appeler sa femme pour qu'elle lui amène des affaires. Son jeune fils était trop jeune pour voir un homme habituellement si fort et sûr de lui, ce parrain qu'il admirait du haut de ses trois ans, ainsi amorphe et brisé par la mort.

                Ryan n'avait pas lâché un mot durant tout le trajet, ne répondant à ses quelques questions que par des grondements. C'en en était à pleurer. Mais Cadwal avait retenu ses propres larmes pour aider son ami qui en avait terriblement besoin. Aussitôt rentrés, il l'avait douché et mis au lit après qu'il eut refusé de manger. Une fois assuré que le sommeil l'avait pris dans ses rets, certes difficilement, il avait entrepris d'ôter de l'appartement toutes les traces qu'Amélie y avait laissé, hormis les photos de la disparue. Faire cela lui avait broyé le cœur mais il savait que Ryan en avait besoin. Dans son auto-apitoiement, il aurait laissé ces marques comme autant de rappels de son échec de protéger Amélie, ne s'enfonçant que davantage dans la douleur.

                Le lendemain, Estelle lui avait amené une valise au petit matin après avoir déposé Brayan à la maternelle. Elle l'avait enlacé et il s'était laissé aller à pleurer ; des larmes pour la brave Amélie, tuée sans raison, des larmes pour Ryan, pour son ami, aussi précieux qu'un frère, qu'il doutait de voir se remettre un jour de cette tragédie.

                Quand Ryan s'était éveillé, ensuqué par les cauchemars, Cadwal avait asséché ses larmes et refermé sa carapace. Son ami hagard et dévasté, errant comme un fantôme dans son propre appartement, avait besoin de sa force. A coups de chantage, il avait réussi à lui faire avaler quelque choses avant de le renvoyer à la douche puis au lit. Ryan avait obéit et, dès qu'il eut quitté sa chambre, pleuré encore et encore, recroquevillé dans ses draps. Entendre ses sanglots étouffés derrière la porte avait été trop dur et Cadwal l'avait rouverte en fracas pour se précipiter sur son ami qu'il avait étouffé dans son étreinte. Qu'importe sa fierté mal placée.

                Ce manège avait duré plus d'un mois. Un long mois où Cadwal avait mis entre parenthèses sa propre vie, voyant à peine Estelle, ne parlant avec son fils qu'au téléphone. Brayan ne comprenait pas ce qu'il se passait, il savait juste que son parrain allait mal, et il réclamait de le voir ou de lui parler mais Cadwal refusait. De toute façon, Ryan ne lâchait rien qu'autre que des monosyllabes. Quand son fils avait demandé à parler avec Amélie, Cadwal avait rapidement raccroché, la gorge nouée, avant de s'apercevoir de son geste et rappeler sa femme qui lui avait assuré expliquer la situation, en douceur, à leur jeune enfant.

                Peu à peu, Ryan avait repris ses couleurs, ses yeux bleus s'étaient sortis de leur marasme, et il lui avait parlé longuement, la voix entrecoupée de sanglots. Cadwal avait écouté, confident silencieux. Il avait écouté les peurs, les doutes et les accusations sa propre personne. Et il n'avait rien dit, se contentant de frotter le dos de son ami en des cercles rassurants ; Ryan ne voulait rien entendre. Les jours qui suivirent, Cadwal avait glissé ici et là quelques phrases destinées à déculpabiliser son ami. Le soir où Ryan l'avait regardé dans les yeux pour lui dire qu'il avait découvert son manège peu subtil avait ravivé sa joie et ils s'étaient chamaillés comme au bon vieux temps. Le fantôme d'Amélie s'estompait doucement.

                Mais il n'était jamais parti. Ryan ne l'avait pas oublié, ce petit bout de femme déterminée et pleine de vie qu'il avait aimé pendant plus de dix ans. Il avait réussi à reprendre goût à la vie, il avait accepté de revenir travailler, il sortait avec Cadwal quand il lui demandait et Brayan avait revu son parrain. Mais Cadwal n'était pas dupe. Il savait qu'il avait encore des cauchemars, qu'il se refusait à sortir avec une autre femme, qu'il était encore loin d'avoir dépassé son deuil.

                -Je le protégerai, gronda le lieutenant en serrant fortement son verre, les yeux luisant d'une féroce détermination. Tout entier à ses pensées, il avait arrêté de surveiller les alentours et ne vit pas Syl rentrer dans le café.

                 -Veuillez me pardonner, j'ai eu mal à faire avec un mécréant de la pire bassesse.

                Cadwal n'eut pas à lever les yeux pour savoir qui pouvait bien lui parler ainsi. Il le fit pourtant pour saluer Syl et fut saisi par sa mise. L'elfe était blanc, bien plus pâle que d'habitude, et il serrait son flanc droit, la démarche raide. Le lieutenant se fit fureur pour ne pas sauter de sa chaise et se leva le plus normalement possible pour aider le détective à prendre place. Juste avant de se rasseoir, il lui murmura :

                -Êtes-vous blessé ?

                -Une égratignure, n'ayez crainte. Ma vie n'est pas en danger. Seulement ce fut une lame d'argent qui fit cela et la douleur est atroce pour un Fea.

                L'elfe ne put cacher une grimace éloquente de douleur et sa main s'appuya plus fortement sur son flanc. Une auréole plus sombre entachait son manteau noir, signe qu'il saignait.

                -Qui vous a fait ça ?

                -Ah ! souffla Syl, gêné. Je crains que le mécréant en question ne soit ce dragon qui ne veut pas que je l'attrape. Je me suis querellé avec Ryan à propos de la prudence qui est de mise et me voilà blessé par ma propre imprudence. Qu'importe. Cette attaque confirme que je suis sur la bonne piste.

                De là où il était, Cadwal ne pouvait que deviner la blessure et elle lui semblait conséquente.

                -Vous devriez aller voir un médecin.

                -Il est nul besoin d'un guérisseur, le contredit Syl qui avait déjà repris ses couleurs. Je connais quelque sortilèges de guérison fort utiles.

                Il retira sa main et l'essuya discrètement sur un mouchoir noir qu'il avait tiré de l'une de ses poches. La douleur avait complètement disparu de son visage, à nouveau impassible. Cadwal fronça les sourcils. S'il croyait l'attendrir avec une telle mise en scène, il avait plutôt accompli le contraire !

                -Vous êtes aussi méfiant que votre nom l'indique, monsieur Rohaut.

                -Je vous demande pardon ? s'écria Cadwal, s'attirant l'intention des clients du café déjà grande du fait de l'accoutrement de Syl. Il baissa la tête et continue dans des murmures.

                -Qu'en savez-vous ?

                -Je suis féru d'étymologie et de signification des mots, s'expliqua Syl, un mince sourire aux lèvres. Ses yeux scintillèrent comme si l'on venait de lui donner le plus beau des joyaux.

                -Votre prénom, Cadwal, vient du celte et signifie "combat". Vous êtes un homme de confiance mais, pour un inconnu, vous semblez froid tant vous êtes prudent et méfiant. Votre confiance est précieuse car vous ne l'offrez qu'aux méritants après moult épreuves. Il serait un honneur de me la voir être accordée.

                -Vous en êtes loin, maugréa Cadwal. Il se sentait gêné d'être ainsi décortiqué par le simple fait de connaître son prénom. Tout ce que Syl avait deviné à partir de lui était plus que vrai. Mais peut-être l'avait-il appris autrement ? Dans les deux cas, le détective s'avérait être aussi doué que dangereux.

                Sa montre bipa, le rappelant à l'ordre. La pause déjeuner était finie. Il but d'une traite le café qui avait refroidi le temps de la conversation, grimaçant de ce fait, et se leva en toisant Syl de toute sa hauteur. L'elfe resta pourtant assis alors même qu'il se serait révélé plus grand que le lieutenant une fois debout.

                -Ecoutez-moi bien, assena-t-il, dur et sévère. Quand Amélie a été tuée, j'ai cru perdre Ryan. Sa mort l'a complètement détruit. Pendant six mois il n'a pas été au travail et pendant autant de temps j'ai craint de le retrouver sans vie dans son salon. Mais Ryan est fort ; le suicide n'est pas pour lui. Le vrai danger a été lorsqu'il a repris le service. Il se mettait en danger plus que raison. J'ai mis un an - une foutue année ! - à le faire immerger de son deuil, et encore pas entièrement.

                Il s'appuya sur la table, se rapprochant dangereusement de l'elfe, et sa voix se fit grontante.

                -Je ne permettrai à personne de lui ravir sa sérénité retrouvée.

                -Je vous assure que je n'ai aucun mauvaise attention envers Ryan.

                -Je suis ravi de l'apprendre. Je ne vous le pardonnerai pas dans tel cas.              

                Cadwal récupéra sa veste d'uniforme qu'il vêtit d'un ample mouvement trahissant son humeur. Il quitta Syl d'un dernier regard d'avertissement. Le détective ne fit qu'hocher la tête. Il avait parfaitement compris le message. 

                Le lieutenant retourna au commissariat et se remit à chercher la moindre trace de Wülf Brigand en de vains efforts. Sans élément à lui fournir, il n'eut pas l'occasion d'aller voir Ryan et préféra ne pas le faire. Tant pis pour le café de l'après-midi. Il doutait que son ami soit heureux de comprendre qu'il avait menacé Syl Stigand. Mais l'entrevue s'était mieux passée qu'il ne l'avait craint. Après tout, il s'était imaginé en venir aux poings, lui qui avait toujours tendance à rapidement s'échauffer quand la vie d'un proche lui semblait en danger.

                Il croisa pourtant Ryan vers 20h30 lorsqu'ils sortaient tous les deux de leurs bureaux. Le capitaine s'arrêta à sa hauteur et le fixa étrangement.

                -Tu as prévenu Syl que tu le surveillais, lui lança-t-il. Ce n'était pas un questionnement mais une affirmation. Cadwal acquiesça sans chercher à cacher le fait puisque Ryan avait deviné malgré sa prudence.

                -Merci de me protéger, dit Ryan en lui serrant l'épaule. D'être toujours là. Mais Syl n'est pas un danger pour moi, je t'assure.

                -Laisse-moi en décider, crapule, sourit Cadwal en lui tapant gentiment le torse. Où vas-tu ?

                Le lieutenant craignait de connaître la réponse. Ryan avait revêtu un équipement de protections et un deuxième revolver battait sa hanche droite.

                -Chercher notre lycanthrope, avoua Ryan comme s'il lui parlait du temps qu'il ferait le lendemain. Tu m'accompagnes, je suppose ?

                -Je suis sur tes arrières, comme toujours, vieux frère.

                -Alors couvre-toi de ça.

                Ryan lui passa un gilet pare-balle et un revolver. Cadwal sourit ; son ami avait prévu qu'il viendrait avec lui. Les deux hommes ne tardèrent pas plus et se dirigèrent vers une voiture de fonction. Ils étaient presque arrivés lorsque Cadwal demanda :

                -Au fait, tu as prévenu le commissaire Muller de tout ce foutras ?

                La gêne qui s'afficha sur le visage de Ryan fut la seule réponse que reçut Cadwal mais elle avait le mérite d'être claire.

                -Je pensais lui en parler quand j'aurai des arguments de poids, lui avoua Ryan en se garant. Mais la situation a un peu dérapé avec cette histoire de pleine lune.

                Ils sortirent de la voiture et levèrent tous deux un regard angoissé sur le soleil couchant. Le Parc était déjà fermé mais Ryan était allé chercher la clé auprès de la sécurité. Nerveux, ils y entrèrent après avoir chargé leurs revolvers et le capitaine referma derrière eux, sous le regard surpris de Cadwal.

                -Et si on doit sortir en vitesse ?

                -Je préfère que ce qui nous suivra reste enfermé, maugréa Ryan avant de grimacer : Quitte à y être avec lui.

                -On se jette dans la gueule du loup, ricana Cadwal. Littéralement.

                Il n'avait fini de parler qu'un hurlement se fit entendre. Les deux hommes sursautèrent de concert. Même s'ils s'y attendaient, le cri du loup n'était pas un bruit coutumier d'une ville comme Meaux. Ryan fit signe qu'il avançait et Cadwal se mit en position derrière lui.

                Ils marchèrent une bonne demi-heure sans que rien ne vienne les déranger. Ils n'en étaient pas pour autant rassurés. Le Parc était étrangement silencieux, comme si même les animaux craignaient de se faire remarquer par la bête qui rôdait dans les parages.

                Soudain ils sentirent qu'ils n'étaient plus seuls. Ils se tournèrent d'un même mouvement vers la droite et se figèrent, la peur infiltrant leurs entrailles.

                Un loup immense leur faisait face, juché sur une butte, la lune dans son dos. Il devait bien faire le mètre au garrot, peut-être même plus, et peser dans la tonne. Sa fourrure était grise et blanche et luisait sous les rayons lunaires. Ses yeux cruels dardaient sur eux des promesses de mort et ils frissonnèrent devant la barre rouge et boursoufflée qui tranchait le côté droit de son faciès.

                Il ouvrit la gueule sous un grondement féroce et ses crocs longs et blancs brillèrent en attrapant l'éclat de la lune. Ils réagirent vite. Ryan leva son revolver au moment même où le lycanthrope bondissait sur eux dans un élan si rapide que la balle de Cadwal le manqua de beaucoup. Il tira d'instinct et crut discerner un jet de sang mais la bête ne s'en arrêta pas pour autant et il se retrouva écrasé sous son poids.

                Il cria sous le choc et tomba sur le dos, perdant son revolver dans le mouvement. Les crocs fusèrent vers sa gorge mais il eut le réflexe d'attraper le cou du lycanthrope pour l'en tenir éloigné. Une lutte féroce s'engagea et Ryan comprit avec horreur que Brigand était bien plus fort que lui.

                -Ryan !

                Il crut entendre des coups de feu et la bête se détourna de lui quelques instants pour bondir sur Cadwal qu'elle éjecta contre un arbre dans un ample mouvement de patte. Ses épaules étaient en effet difformes, puissantes et mobiles, elles lui permettaient de frapper des coups latéraux qu'un loup normal n'aurait pu donner. Sonné, Ryan ne put qu'entrapercevoir, la vision floue, son ami retomber mollement au sol.

                La rage de le voir à terre fut comme un coup de fouet et il dégaina son second revolver qu'il déchargea sur le lycanthrope qui revenait vers lui. Les balles firent mouche mais il n'esquissa pas même un gémissement. Ryan se rappela ce qu'Hellen et Syl avaient dit à propos de l'argent et se maudit de ne pas y avoir pensé. Impuissant, il ne put que regarder la bête se jeter sur lui, prête à le déchiqueter.

                Il se jeta sur le côté en une vaine tentative de se soustraire aux crocs du lycanthrope. Il reçut tout de même le poids de l'animal, l'impact fut si violent qu'il partit à la renverse et se tapa l'arrière du crâne sur une racine. Etourdi, il sentit la bête s'acharner sur son bras sans pourtant en ressentir la morsure alors que son torse écrasé et labouré pulsait de douleur, bien qu'encore protégé par le gilet pare-balles. Malgré sa vision floue, Ryan remarqua avec un soulagement tout relatif que le lycanthrope, dans sa folie furieuse, mordait à pleines dents le revolver qu'il n'avait pas lâché. Sous la force de sa mâchoire, l'arme menaçait de se briser en mille morceaux et bientôt il se retrouverait désarmé et sans protection devant ses crocs.

                Le capitaine balança son poing dans le museau du loup-garou qui grogna et posa sur lui des yeux luisants de haine. Il le souleva comme un fétu de paille et le balança près du corps inanimé de Cadwal qui n'avait toujours pas repris connaissance. Plus que sonné, Ryan resta à terre, à moitié aveugle et plus terrifié qu'il ne l'avait jamais été.   

                Lentement, le loup s'avança vers eux, son énormité encombrant toute la vision de Ryan. Le capitaine gémit et attrapa maladroitement son revolver. Brigand le regarda faire sans tenter de l'arrêter et un étrange ricanement secoua sa carcasse quand l'arme s'avéra inutilisable, à la grande horreur de Ryan, le mécanisme s'étant finalement brisé par le traitement qu'il avait subi. Etrangement, il subsistait, mélangée à une puissante rage animale, une certaine intelligence humaine chez le Wülf Brigand transformé. Il ne s'en avérait que plus dangereux.

                Ryan se refusa à fermer les yeux ou les détourner de son bourreau ; il attendrait la mort avec dignité. Ni son cœur affolé ni les tremblements convulsifs de son corps ne le feraient plancher. A nouveau, un ricanement effroyable secoua le lycanthrope qui en eut soudain assez de sa lente avance. En une fraction de seconde, il fut sur le capitaine qui ne put suivre le mouvement de sa vision affaiblie. Une ombre passa sur lui et un hurlement de douleur retentit dans le Parc du Pâtis.

                Estomaqué, Ryan regarda sans comprendre Wülf Brigand se tordre de douleur à quelques mètres d'où il gisait, une sanguinolente entaille tranchant la grisaille de sa fourrure au niveau de l'épaule. Le cou semblait avoir été visé mais le lycanthrope avait senti et évité l'attaque fatale. 

                Ryan chercha son sauveur, espérant fortement que ce soit Syl. L'elfe n'était pourtant nulle part en vue. Il se redressa, soufflant sous les assauts émanant des plaies qui parsemaient son torse et ses bras, et tâtonna jusqu'à sortir de sa gaine le revolver de rechange qu'il avait donné à Cadwal plus tôt dans la soirée. Brigand ne lui jeta d'un coup d'œil dédaigneux avant de détaler dans les ombres.

                -Merde ! siffla Ryan en tentant de se relever. Un cri étranglé lui échappa et il retomba mollement contre l'arbre, pris de vertige. Maintenant qu'il avait vu la taille du lycanthrope, il devinait qu'il n'aurait aucun mal à sauter hors du Parc, portail fermé ou non. Il jura violemment en tapant du poing contre l'arbre.  Cadwal était inconscient et lui-même hors jeu pour quelques minutes. Le temps qu'ils se reprennent, Brigand allait le mettre à profit pour rejoindre sa véritable proie.

                 Au bout de quelques essais infructueux - ses doigts étaient encore engourdis des coups reçus, Ryan réussit à récupérer son portable et appuya gauchement sur la touche d'appel. Le bip strident de l'appareil lui fit grincer les dents et il manqua de le balancer loin de lui mais son interlocuteur décrocha avant que sa patience ne prenne fin.

                -Il est tard, capitaine.

                Ryan ignora la voix réprobatrice, et un poil amusée, d'Hellen Delacroix et articula du mieux qu'il put :

                -Wülf Brigand s'est transformé et vient de quitter sa tanière. Vous êtes sûrement visée.

                -Vous allez bien ? s'inquiéta Hellen. Ryan prit soudain peur qu'elle n'agisse avec imprudence. Il devait la rassurer avant qu'elle ne s'imagine venir le secourir. Il la sentait prête à le faire, oublieuse de sa propre sécurité, car Hellen Delacroix n'était pas du genre à attendre sagement. Elle était une femme d'action, formée à se battre. Tout son être devait lui hurler d'aller à la rencontre de son ennemi au lieu de se cacher à l'attendre.

                -Je vais bien ! Restez où vous êtes.

                -Julius ne m'a pas quitté d'une semelle. Où voulez-vous que j'aille ? répondit Hellen, agacée. Un silence plus tard, elle reprit d'un ton plus calme : Nous sommes à La Pétardière. Vous savez où cela se trouve ?

                Ryan soupira de soulagement. La jeune femme s'était retranchée dans son professionnalisme et avait fait taire son envie d'agir d'elle-même. La situation était assez grave pour cela. Ryan se rappela que le lycanthrope la terrorisait et il devina que ce traumatisme jouait beaucoup dans sa décision ; cela et la présence de Julius Leroy.

                -Je sais où se trouve cet hôtel. J'arrive aussi vite que possible, indiqua-t-il en raccrochant avant d'entendre ses contestations. Il se traîna en gémissant jusqu'à Cadwal et vérifia qu'il respirait encore. A son grand soulagement c'était le cas. Son ami s'en sortait avec une grosse bosse à l'arrière du crâne. Il aurait pu avoir pire si Wülf Brigand n'avait pas concentré ses attaques sur lui.

                Un rire sardonique le fit sursauter et il se remit sur ses pieds en un instant, oublieux de ses plaies et de son vertige. Son équilibre le lâcha et il se retrouva appuyé sur l'arbre, son revolver braqué dans le vide.

                -Il va vous falloir lever la tête, mortel.

                Il leva vivement la tête pour tomber sur deux billes d'onyx. Son saisissement fut tel qu'il dut se lire dans ses yeux et l'être ricana.

                -Qui êtes-vous ?!

                -Quelle façon de parler disgracieuse, se désola l'autre en se laissant souplement retomber sur le sol. Les humains sont aussi ingrats que stupides. Je suis celui qui vous a empêché au mieux de souffrir mille tourments de par la morsure d'un lycanthrope, au pire de finir dévoré vivant.

                Le nouveau venu était d'une pâleur cadavérique, aspect encore plus renforcé par la longue chevelure noire qui retombait délicatement sur ses hanches étroites. Dans la pénombre du Parc, ses vêtements noirs, amples et riches, rendaient ses contours flous sans pour autant cacher sa maigreur. Il était plus que maigre, tout en nerfs, et aussi grand que Syl. Ses yeux étaient ourlés de khôl et si noirs qu'il ne distinguait pas la pupille de l'iris.

                -L'Inconnu, souffla Ryan en reconnaissant la description qu'Aaron avait fait du mystérieux personnage. L'Inconnu sourit devant l'appellation et Ryan frémit quand l'action découvrit des canines longues et acérées. Il n'avait pas oublié la nature de cet être. Après un lycanthrope, voilà qu'il parlait avec un vampire. N'était-il pas tombé de Charybde en Sylla ?

                -Vous êtes amusant, humain, chantonna l'Inconnu en le toisant de sa hauteur. Vous avez échappé de belle à deux sorts terribles et pourtant vous êtes sur le point de repartir dans la gueule du lycanthrope.

                -Ce ne sont pas vos affaires.

                Ryan se détourna à moitié de l'Inconnu, préférant ne pas le lâcher du regard, et secoua l'épaule de Cadwal pour le réveiller. Un gémissement lui répondit et il s'accroupit près de son ami. La voix de l'Inconnu lui fit relever la tête et un nouveau frisson le prit. Le vampire avait perdu toute amabilité et ce n'était plus un sourire qui découvrait ses crocs.

                -Quoique Syl en pense, nos destins sont liés et ses affaires sont mes affaires. Il vous aime bien, humain, je passerai donc outre de votre insolence.

                Il fit demi-tour pour partir. Ryan le retint cependant.

                -Quel est votre nom ?!

                -Je ne le donne pas à un roturier mortel dans votre espèce, siffla le vampire d'un ton si suffisant que Ryan s'hérissa aussitôt. Son sourire n'amoindrit nullement la portée de ses paroles, il réussit l'exploit de les rendre encore plus insultantes. Un souffla passa et Ryan cligna des yeux. L'Inconnu n'était plus là. Les battements d'une chauve-souris s'éloignèrent dans la nuit.

                -Qu'est-ce que tu cherches comme ça ? grogna Cadwal qui venait d'émerger. Le lieutenant se redressa et se prit le crâne dans la main.

                -T'as reçu un sale coup, lui dit Ryan en l'aidant à le relever. Ne voulant pas lui parler de sa rencontre avec l'Inconnu, il enchaîna aussitôt :

                -Brigand s'est mis en chasse. Sa proie est Hellen Delacroix. Elle se trouve à l'hôtel La Pétardière avec Julius Leroy. Heureusement, le commissariat est sur la route. Il faut qu'on passe prendre les motos ; la voiture est trop encombrante. Tu es en état ?

                -Tu poses la question ? Bien sûr que je viens avec toi. Laisse-moi juste souffler jusqu'aux bureaux.

                Ryan acquiesça et ils se dirigèrent en courant vers l'entrée du Parc. Ryan prit d'autorité le volant et n'hésita pas à griller les feux et rouler plus vite qu'il n'aurait dû. Le temps leur manquait.

                -Pourquoi t'as pas monté une équipe d'intervention ? demanda soudain Cadwal, brisant le silence qui régnait dans l'habitacle. Les doigts de Ryan serrèrent le volant à en devenir blancs et sa mâchoire se serra. Mais il répondit quand le regard insistant de Cadwal lui fut devenu détestable.

                -Je ne veux pas revivre de tragédie.

                Cadwal plissa les yeux et Ryan força son attention sur la route. Il devinait ce que pensait son ami. S'il n'était pas en train de conduire, il aurait fermé les yeux sous la douleur des souvenirs. Il le savait qu'il n'avait pas totalement surmonté l'épreuve. La mort d'Amélie, le désastre de l'intervention, les horreurs perpétrées par le tueur en série, l'impossibilité de lui faire reconnaître le meurtre de sa femme. Comment aurait-il pu en ressortir indemne ? Il leur avait dit qu'il n'aurait pas dû le réintégrer dans ses anciens galons mais Muller avait insisté et, malgré ses doutes, Ryan avait fait du bon boulot. Jusqu'à ce soir.

                -Au moins tu as compris que je t'aurai suivi même si tu ne me l'avais pas demandé, dit distraitement Cadwal. Ryan acquiesça sèchement et le silence reprit ses droits.

                 Une fois arrivés au commissariat, Ryan gara en trombe la voiture. Ils se dépêchèrent d'aller prendre de nouvelles armes et de soigner sommairement les quelques blessures reçues. Vingt minutes étaient déjà passées depuis  le départ de Wülf Brigand du Parc du Pâtis et leur temps était précieux.

                Ryan comptait sur les nombreuses odeurs de la ville pour désorienter le lycanthrope qui se dirigeait certainement selon son odorat. Il gageait que les villes du Parallèle Magique n'étaient pas aussi habitées et polluées que celles des humains. Il sortit un appareil de traçage qu'il plaça sur un socle prévu à cet effet entre le guidon de sa moto. Cadwal haussa un sourcil puis sourit en comprenant.

                -Tu as placé un traceur sur lui ! Quand ?

                -Pendant qu'il m'écrasait et que je détournai son attention avec un coup de poing.

                -Ingénieux, Ryan, très ingénieux !

                -Au moins n'ai-je pas raté quelque chose ce soir.           

                Les deux hommes enfourchèrent leurs motos. Sur leurs écrans de traçage, un point rouge apparut, signalant la position de Wülf Brigand. Comme prévu, il se dirigeait vers l'hôtel où logeait Hellen Delacroix. Depuis le début, c'était elle qui avait été sa proie.

                "Il n'est pas lié au dragon." comprit Ryan. "Ce sont deux affaires distinctes. Brigand n'est pas son allié et il lui a plutôt mis des bâtons dans les roues avec son intervention."

                Comme Ryan l'avait également deviné, Brigand n'était pas encore arrivé à La Pétardière malgré sa vitesse et son endurance. Le signal qu'il émettait tournait en rond, hésitant entre les différentes ruelles, son émetteur plus que certainement déboussolé par les bruits et les odeurs de la Meaux nocturne. Avec la surveillance dont il avait fait l'objet ces derniers jours, tant par Syl que par la brigade de Ryan, il n'avait pas pu prévoir son itinéraire. Grâce à tous ces éléments, ils avaient encore une chance d'éviter le drame. Sans plus attendre, Ryan engagea sa moto sur la route ; il pouvait encore rattraper son erreur.

5: Part I : De l'existence de la magie - V : Lycanthrope belliqueux
Part I : De l'existence de la magie - V : Lycanthrope belliqueux

            â€‹    â€‹Le lycanthrope les sentit arriver sans qu'ils ne réussissent à le surprendre. Il errait dans une petite ruelle étroite qu'il remplissait par sa largeur. Aux bruits des motos, il se figea et se tourna vers eux en grondant. Ryan jura voir de l'agacement dans les iris rouges de la bête.

                Wülf poussa un bref jappement et vira dans une autre ruelle, ses longues et puissantes pattes l'élançant avec vélocité loin de ses poursuiveurs.

                -Il est bien plus rapide qu'un loup, remarqua Cadwal dans son micro. Ryan ne répondit rien, trop concentré à mener sa moto, lancée à vive allure, sur le chemin emprunté par le lycanthrope. Malin, Brigand zigzaguait de virage en virage, bien plus agile qu'un pilote d'élite ne pourrait jamais l'être ; et Ryan n'en était pas un.  

                Soudain, il dut ralentir drastiquement la vitesse pour ne pas s'écraser sur un mur et finit par piler en crissant devant des poubelles que le loup-garou avait jeté en travers de la route. Une maison s'éclaira au-dessus de sa tête et une mégère le traita de noms d'oiseaux imagés, pestant contre le tapage nocturne en général et les motards en particulier.

                Ryan jugea préférable de ne rien dire et attendit qu'elle eut refermé la fenêtre pour bouger et se redresser sur sa moto. Il venait d'avoir une idée mais son plan allait s'avérer à double tranchant. Malheureusement, il n'avait pas le choix. Dans sa frustration, Brigand finirait plus que certainement par s'en prendre au premier civil qui aurait le malheur de croiser ses yeux rougis de haine.

                -Cadwal, dit-il en positionnant son micro devant sa bouche. Rejoins la route. Il comprendra que tu te rends à l'hôtel d'Hellen Delacroix.

                -Tu vas le mener à elle !

                -Je serai juste derrière. On l'arrête avant qu'il n'arrive là-bas. Allez !

                -Reçu cinq sur cinq.

                Ryan fit demi-tour et jaillit dès qu'il put hors des entrelacs de ruelles dans lesquels il s'était perdu. Une fois sur une route plus large, il enclencha l'accélérateur tout en surveillant la console de traçage. La première partie de son plan semblait marcher : Brigand avait pris Cadwal en chasse, le suivant de près mais sans chercher à le rejoindre.

                Ryan n'en accéléra que plus. Ils étaient bientôt à La Pétardière. Le loup-garou n'allait pas rester sage encore très longtemps.

                Les conducteurs nocturnes klaxonnaient sur son passage, mécontents de le voir filer entre eux sans se soucier du Code de la Route. Il faillit renverser plus d'un piéton en grillant les feux mais il ne s'y arrêta pas et força encore sur l'accélérateur, dépassant les 130 km/h. A ne pas en douter, il allait recevoir des plaintes parlant d'un motard fou furieux dévalant dans les rues de la nuit. A moins que les habitants ne reconnaissent l'engin de police. Ryan grimaça ; dans tel cas, il devrait se justifier de cette course-poursuite. Et si Brigand se rajoutait à l'équation, mentir aux médias allait s'avérer compliqué.

                -Il me colle aux basques ! hurla soudain Cadwal, sa panique rendant sa voix plus aigue. Je crois qu'il a retrouvé la trace !

                -Tiens bon !

                L'affolement saisit Ryan, transcendant sa voix malgré lui. La situation lui apparaissait trop clairement sur l'écran de contrôle. Cadwal était déjà arrivé sur le chemin menant à La Pétardière, plutôt caché d'éventuels yeux, et Brigand n'avait donc plus hésité à sortir des ombres. Le signal rouge du lycanthrope se rapprochait dangereusement du bleu signalant la présence du lieutenant.

                Ryan arriva au moment où Brigand sautait sur la moto de son ami. Cadwal tourna violemment le guidon pour l'éviter, l'engin dérapa sur le gravier et finit par être renversé dans le caniveau. Sa chute fut saluée par un cri du lieutenant et Brigand jappa avant de s'en repartir vers l'hôtel.

                -Cadwal ! hurla Ryan en se stoppant net près de l'endroit où son ami était tombé. Sa moto fit un bruit assourdissant en grattant sur le sol inégal et il manqua de tomber à terre, déséquilibré par son poids.

                -Je vais bien !  

                Cadwal lui sourit pour le rassurer. Il gisait sous sa moto, coincé, à peu près indemne. Quelques égratignures parsemaient son visage et ses vêtements étaient troués mais, dans l'ensemble, il semblait bien.

                -J'avais ralenti en prévision du choc.

                Ryan soupira de soulagement. Croire en moins de deux heures que son ami d'enfance, si précieux à ses yeux, était grièvement blessé remuait en lui une ancienne plaie, rendant sa salive amère comme s'il avait avalé de la bile.

                -Ryan !

                Comme il ne faisait plus attention à lui, Cadwal attrapa une motte de terre qu'il lui jeta en plein dans le torse. Son comportement lui apparaissait enfantin mais il ne pouvait pas encore bouger et il connaissait que trop bien le visage qu'abordait présentement le capitaine.

                -Ce n'est pas fini ! lui rappela-t-il quand Ryan le foudroya du regard. Il savait que dans ces situations-ci, seule la mention de son devoir sortait son ami de sa transe dépressive. Ryan sursauta à ses mots et bondit sur ses pieds en attrapant son portable.

                -J'ai appelé les secours, dit-il en le jetant à Cadwal. Explique leur la situation sans entrer dans les détails du genre loup-garou. Ah! Essaye de voir si quelqu'un nous a vu.

                -Compte sur moi, vieux frère.

                Ryan acquiesça et partit en courant vers La Pétardière. Il jaillit comme un fou dans le hall et le gardien de nuit l'accueillit avec un visage fermé.

                -Je suis de la police ! assura-t-il en montrant sa plaque avant qu'il n'appelle justement le commissariat comme il s'apprêtait à le faire. Le gardien s'apaisa clairement mais ses yeux trahissaient encore son inquiétude et ses questions. Cela suffit à faire comprendre à Ryan que Wülf ne s'était pas précipité comme lui l'avait fait.

                -Quelle chambre ont pris Julius Leroy et Hellen Delacroix ?!

                Pressé par l'insistance du capitaine, le gardien de nuit consulta ses registres avant de lui bégayer l'étage et le numéro de la chambre. Ryan le salua et le remercia avant de monter quatre à quatre les escaliers.

                -Ne montez sous aucun prétexte ! Et alertez les autres clients de ne pas sortir de leurs chambres !

                Il disparut à l'étage avec une grimace. Désormais il allait falloir s'expliquer. Son esprit imaginait déjà des explications de terrorisme ou de planque de criminels en fuite mais il le fit se taire pour se concentrer sur son prochain combat contre le lycanthrope. Il avait beau avoir pris de nouvelles armes au commissariat, il savait qu'elles seraient aussi inefficaces que lors de la première anicroche avec la bête.

                "Je ne peux pas me désister maintenant !" Il refusait de céder à la peur. Jamais plus ne le ferait-il. Il se l'était promis depuis la mort d'Amélie.

                La chambre qu'Hellen et Julius avaient loué se trouvaient tout au bout du couloir et donnait sur l'arrière-cour de l'hôtel. La porte s'avéra fermée. Il n'entendait aucun bruit de l'autre côté.

                -Mademoiselle Delacroix ! Monsieur Leroy ! s'exclama-t-il en tambourinant sur la porte, ne se souciant plus de réveiller d'autres occupants. On lui ouvrit sur le champ et il tomba sur le visage blanc et pâle d'Hellen Delacroix.

                -Entrez vite ! l'intimida-t-elle en le traînant à l'intérieur avant de refermer derechef la porte à clé. Elle portait une tenue de combat noire et simple et avait tressé ses cheveux. Tout en elle indiquait qu'elle était prête à se battre ; tout, sauf son visage. Lui était aussi pâle que la mort. Hellen remarqua l'air inquiet que la capitaine posa sur elle et se recomposa un visage neutre.

                -Je vaincrai les peurs de mon enfance, assura-t-elle en serrant plus fortement le revolver qu'elle tenait dans sa main droite. Julius arriva sur ces entrefaites, lui aussi habillé pour le combat, et salua sèchement le capitaine.

                -Vous l'avez bien mené à nous.

                -C'était la seule façon de l'attraper ! Je ne pouvais le laisser vagabonder parmi les civils.

                Julius serra la mâchoire sous l'effet de sa colère mais dut en convenir. Sans mot dire, il tendit un revolver étrangement argenté au capitaine et alla se poster près de la fenêtre de la chambre. Ryan remarqua que le lit avait été tiré de façon à dégager un plus grand espace près d'elle et que Julius avait condamné les latrines. Hellen s'approcha de lui et pointa l'arme qu'on venait de lui confier.

                -C'est un revolver d'argent. Fait en argent et chargé de balles d'argent. Une arme construite par le Ministère de mon père. Elle vous sera utile pour combattre Wülf Brigand.

                -Je vous crois volontiers, dit Ryan qui repensait au revolver que le lycanthrope avait si facilement broyé.

                Ils durent alors se résoudre à l'attente. Wülf menait le jeu et il semblait aimer s'amuser avec eux.

                Déjà dix minutes étaient passées et le lycanthrope n'était pas apparu. Ils étaient tous dans un état de nervosité avancé. Quand un hurlement transperça la nuit, ils sursautèrent en concert. Ryan ne put s'empêcher de grimacer. Il allait devoir redoubler d'imagination pour expliquer tout cela.

                Julius se recula de la fenêtre.

                -Il est là.

                Aussitôt Ryan fut en alerte et rejoignit l'autre battant. Il arma son revolver et jugula son appréhension. L'attente était toujours plus éprouvante dans ces moments-là. Hellen se recula derrière le lit et s'accroupit, son revolver pointé sur la fenêtre.

                Une seconde passa ainsi qu'une deuxième sans que rien ne se passe.

                A la troisième, la vitre explosa.

                Wülf Brigand se dressa devant eux, tout en muscles et en crocs, la gueule dégoulinante de bave, excité qu'il était si près de sa proie. Hellen cria à sa vue et tira sans plus attendre. Sa balle siffla près de l'oreille du loup-garou et partit se perdre dans le jardin. Elle n'avait pas réussi à viser et restait maintenant immobile, figée, la poitrine haletante, des visions cauchemardesques défilant sous ses yeux. Si Brigand n'était pas le premier Fea qu'elle combattait, il restait l'horreur qui l'avait traumatisée dans son enfance.

                Julius ne laissa pas le temps au lycanthrope de profiter de la soudaine faiblesse de sa protégée. Sans hésiter, il se jeta en avant et fit rempart de son corps au moment même où le loup-garou bondissait sur Hellen. Le choc fut assourdissant et des craquements alertèrent les autres de la cassure des côtes du précepteur. Grimaçant, Julius s'accrocha au cou épais de la bête et réussit à coincer sa tête sous son bras. Brigand se déchaîna pour échapper à la poigner et Julius s'ancra au sol de toutes ses forces, gémissant sous l'effort, ses muscles saillant sous le tissu.

                Ryan ne resta pas sans rien faire malgré son saisissement. Bien placé pour tirer sans blesser Julius, il visa d'abord les pattes arrières dans une tentative d'immobiliser la bête. Si les balles des revolvers normaux ne lui avaient soutiré aucun gémissement, celles d'argent le firent hurler de douleur. Il se redressa en arrière et secoua sa tête dans tous les sens. Julius ne put s'y tenir plus longtemps et finit par être éjecté contre un mur.

                -Capitaine ! Visez le cœur !

                Ryan eut comme premier réflexe d'obéir et son arme se leva. Mais il visa finalement dans le flanc, manquant de loin les organes vitaux, et le lycanthrope s'affaissa à terre, glapissant pitoyablement.

                -Ne bougez plus ! ordonna Ryan en le toisant, son revolver d'argent toujours braqué sur lui. Wülf grogna, les flancs haletants, et ses iris écarlates le dévisagèrent avec haine. Ryan ne se démonta pas et réitéra son ordre. Derrière lui, Julius s'était relevé et s'avançait vers eux en se tenant les côtes. Son visage était de marbre.

                -N'ayez nulle pitié pour lui, dit-il en levant le bras. Il visait directement entre les deux yeux et Ryan n'eut que le temps d'imprimer une violente torsion à son bras pour changer la trajectoire. La balle fit voler en éclats le parquet.

                -Capitaine Chevalier !

                Julius fulminait et même Hellen regardait Ryan avec surprise. Il comprit qu'ils avaient depuis le début l'attention de tuer le lycanthrope que ce soit dans le feu de l'action ou par sang froid. Mais Ryan s'y refusait. Il ne permettrait pas qu'on exécute quelqu'un sommairement, sans jugement, soit-il le pire des criminels.

                -Il sera jugé. Et j'ai besoin de lui pour l'enquête.

                Le dernier argument n'était pas un mensonge. Il devait vérifier si son hypothèse était juste. A savoir si Wülf Brigand n'avait vraiment aucun lien avec le dragon.

                -Il est trop dangereux ainsi Transformé ! s'écria Julius qui voulut viser à nouveau. Ryan lui attrapa le bras et le serra si fort que son vis-à-vis dut lâcher son arme. Ils se jaugèrent du regard avec animosité. Hellen s'approcha d'eux pour calmer la situation quand un mouvement de Brigand retint son attention.

                -Julius !

                A son cri, le précepteur reporta vivement son attention sur le lycanthrope mais il était trop tard. Profitant de leur querelle, Wülf avait rassemblé ses forces et repartait à l'attaque, plus farouche encore. Il balança Ryan au loin d'un coup de patte dédaigneux et fusa vers l'homme qui avait présumé le tuer par deux fois. Julius, désarmé et pris par surprise, ne put éviter l'assaut et les crocs du loup-garou se refermèrent sur son bras droit. Il hurla, son cri pris en écho par Hellen, et son visage se déforma sous le coup d'une puissante douleur. Wülf ne s'attarda pas sur lui, sa vengeance ne consistant pas à le tuer. Il le laissa retomber sur le sol où il le regarda se tortiller avec une joie malsaine.

                Puis il se tourna vers Hellen et l'envie de meurtre pulsa plus sauvagement dans ses prunelles. La jeune femme étouffa une plainte sourde et se recroquevilla contre le mur, ses bras enserrant ses genoux repliés vers son ventre. Elle avait oublié son arme. Elle avait oublié sa formation. Il ne restait que les ombres de ses cauchemars.

                Mais cette fois-ci, l'approche lente et prédatrice du lycanthrope était réelle et ni Kate ni Julius ni son père ne viendrait la sauver. La première était morte, le second gisait à terre et le dernier se trouvait à Paris, loin d'elle. Elle ferma les yeux pour se soustraire à son sort, psalmodiant une litanie sans fondement, les larmes ruisselant sur ses joues.

                Elle sentit le souffle chaud du loup-garou sur son visage et un haut le cœur l'a pris quand elle s'imagina ce qui allait suivre. La morsure cruelle de ses crocs. La tranche brûlante de ses griffes. La chaleur de son sang qui s'écoulait hors de son corps. Et le noir qui peu à peu l'engloutirait.

 

                Un coup de feu explosa le silence et le souffle disparut.

                Hellen prit une grande inspiration. Il n'y avait eu ni morsure ni douleur. Elle ouvrit doucement un œil puis le deuxième et posa un regard perdu sur le corps étendu de Wülf. Ses flancs se soulevaient encore et elle déglutit en se collant un peu plus au mur.

                Les yeux bleus de Ryan attirèrent les yeux. Ils lui semblaient si lointains ! Comme si le capitaine se trouvait à des mètres d'elle. Il n'était pourtant que de l'autre côté de la pièce. Elle avait peine à comprendre ce qu'il disait. Il lui semblait que c'était lui qui avait tiré. Mais tout lui était flou. Même les cris de Julius lui apparaissaient étouffés.

                Ryan fut  à ses côtés et elle sursauta de sa soudaine proximité. Elle ne l'avait pas vu bouger. Il ne la toucha pas, reconnaissant les symptômes du choc, et continua de lui parler doucement.

                Le capitaine était quelque peu désemparé. Il n'avait aucune idée de ce qui arrivait à Julius Leroy qui avait certes arrêté de crier mais se débattait toujours sous les convulsions qui agitaient son corps. Hellen Delacroix était en état de catatonie et il doutait de réussir à l'en sortir, redoutant à tout instant l'arrivée d'une crise de panique qu'il ne savait s'il saurait gérer. Quant à Wülf, il lui avait tiré dans le crâne, en se résolvant à le tuer malgré son attention initiale devant la gravité de la situation.  Mais le loup-garou respirait encore.

                -C'est fini, murmurait-il donc à Hellen en boucle, se forçant à ne pas la prendre dans ses bras tant elle semblait fragile, tout en gardant un œil sur le corps de Brigand.

                La porte s'ouvrit alors et il se figea. Il se souvenait parfaitement d'avoir vu Hellen la fermer à clé. Il braqua son revolver sur l'intrus.

                -Ne bougez plus !

                Mais sa voix s'enroua sur la fin en reconnaissant Syl. Il ne sut que penser quand l'elfe se figea à son tour, fixant l'arme avec méfiance. Prenant comme explication que le détective craignait seulement la vue de l'argent, il abaissa l'arme et indiqua à Syl de s'approcher.

                -Hellen n'a pas supporté la vision de Wülf Brigand.

                Il ne remarqua même pas sa familiarité avec la jeune femme et la laissa aux bons soins de Syl qui n'hésita pas à la toucher après avoir marmonné quelque chose en une langue que Ryan ne reconnut pas. A son contact, Hellen reprit conscience de la réalité et s'accrocha à lui comme si sa vie en dépendait.

                -Oh ! Syl ! pleura-t-elle sans le lâcher. Julius ! Julius !

                Un sanglot la secoua, emportant avec lui le reste de sa phrase. Elle inspira plusieurs fois pour se calmer.

                -Julius a été mordu !

                A cette annonce, Syl sauta sur ses pieds, s'extrayant de l'étreinte de la jeune femme, et se dirigea si vite vers Julius qu'il en perdit son chapeau dans l'action. Ryan qui inspectait Wülf -bien vivant, la balle n'ayant pu percer ses os épais, mais hors d'état de nuire - sentit son ventre se tordre d'appréhension.

                Syl s'agenouilla près de Julius et comprit de suite quel était le problème. Son visage pâlit considérablement.

                -Nous avons peu de temps pour le sauver, dit-il en sortant divers instruments de poches internes de son manteau. Ryan abandonna Brigand et le rejoignit à la suite d'Hellen. Si la jeune femme alla s'asseoir sur le lit en regardant son précepteur avec désolation, le capitaine s'accroupit de l'autre côté du corps toujours convulsé, bien que les tremblements tendaient à se calmer.

                -Que lui arrive-t-il ?

                -Je vous l'ai pourtant dit. Un homme mordu par un lycanthrope est condamné à une malédiction de violence et de barbarie.

                Ryan frissonna et aida Syl quand il voulut immobiliser Julius. L'elfe le remercia d'un mouvement de tête et sortit un scalpel brillant et pointu qu'il appliqua sur le bras blessé. Il agrandit les entailles et il en sortit du pus blanc et puant. Intrigué, Ryan s'en approcha inconsciemment

                -Je ne saurai trop vous conseiller de reculer mon ami car ceci est la raison de la Transformation. Il faut certes qu'il y ait contact avec le sang mais ne prenons pas de risque.

                Ryan se recula vivement et observa Syl tirer sur les plaies jusqu'à ce qu'il n'en sorte plus que du sang rouge. Une fois cela fait, l'elfe appliqua un baume aux odeurs fortes de plantes sur les entailles et les banda. Pas une seule fois n'avait-il eut l'air soulagé.

                -La maladie fait déjà son effet mais je peux peut-être l'atténuer. Malheureusement, il est trop tard pour éviter que notre ami ne devienne un homme-loup. Au moins puis-je essayer de lui sauver la vie. La Transformation ne se fera pas sans douleur. Un homme-loup n'est pas comme un lycanthrope ; il se bat contre le loup et le loup contre l'humain. Il en résulte une folie incontrôlable réclamant du sang.

                Hellen s'était rapproché tandis qu'il parlait et avait placé la tête de Julius sur ses genoux, caressant ses cheveux avec douceur.

                -Sauvez-le, dit-elle à Syl. Nous ne penserons qu'après aux conséquences.

                -Je le ferai, Hellen. Soyez assurée que je mets tout mon talent et même ma magie au service de sa guérison. Ce soir j'ai fauté ; le dragon m'a échappé et j'ai sous-estimé le danger de Wülf Brigand. Je m'en désole…

                Il ne put parler plus avant. Julius, jusque là calme, se débattit soudain en poussant un long cri bestial et les écarta de lui. Syl leur fit signe de lui laisser de l'espace et de se retrancher derrière lui.

                -Il faut que la Transformation se fasse pour que je puisse agir avec ma magie ! Soyez fort, Julius Leroy. Vous pouvez supporter la douleur.

                Ils ne purent alors que regarder Julius se tordre en hurlant à s'en rompre la gorge. Hellen resta droite et regarda son précepteur sans faiblir. Ryan se demanda d'où elle tirait tant de force. Lui-même était révolté par les bruits des os qui se tordaient et s'agrandissaient sous l'effet de la Transformation. La scène dura un bon quart d'heure et le capitaine n'était pas loin de la nausée. Pourtant il avait parfois vu des choses qui lui avaient fait perdre espoir en l'humanité.

                Quand enfin la Transformation eut fait effet, les cris cessèrent. Le Julius Transformé n'avait rien à voir avec le Wülf Brigand Transformé. Le lycanthrope était un loup énorme, beau même dans sa cruauté. L'homme-loup avait plus à voir avec un loup au physique humanisé. Dressé sur deux énormes pattes arrières surmontées par une queue touffue, il se tenait plus ou moins droit, quoique voûté par ses larges épaules. Ses bras se terminaient par des mains fonctionnelles mais dotées de griffes acérées. Son visage n'avait par contre plus rien d'humain. C'était celui d'un loup au museau long et aux oreilles droites, aux yeux sauvages et aux crocs effilés.

                Il ouvrit les yeux et leurs iris d'un jaune malade les fixèrent sans humanité. Un grondement puissant échappa à l'homme-loup et il s'affaissa sur ses pattes arrières.

                -Reculez ! ordonna Syl en les repoussa en arrière. Il accueillit sans flancher l'assaut de l'homme-loup et maintint sans grand effort sa mâchoire loin de lui tout en lui parlant.

                -Vous êtes meilleur que la bête. Rappelez-vous. Je vous en conjure ! Julius vous pouvez lui résister.

                A nouveau, l'elfe usa de la langue inconnue mais cela ne sembla pas avoir grand effet sur l'homme-loup déchainé. Il cherchait toujours à atteindre la gorge du détective. Syl ploya sous son poids et son visage s'affaissa dans la défaite. Il réussit à dégager l'une de ses mains et Ryan le vit commencer à dégainer l'épée que sa canne renfermait bel et bien. Comprenant ses attentions, Hellen le dépassa en trombe, surprenant les deux hommes qui lui crièrent de se reculer. Elle n'en eut cure et se jeta sur l'homme-loup qu'elle entoura de ses bras.

                -Julius ! Je t'en supplies, souviens-toi de qui tu es !

                L'homme-loup poussa un bref cri que Ryan ne sut identifier. La peur le saisit. La jeune femme était bien trop près. Un seul coup de croc et s'en serait fini pour elle. Des images du drame défilèrent sous ses yeux éveillés et il voulut se jeter sur Hellen pour la tirer vers lui. Syl attrapa son bras et l'en empêcha, le clouant au sol par la seule force de son regard. Sans parler, il lui intimida de rester spectateur.

                Et sous ses yeux ébahis, la respiration forte de l'homme-loup s'apaisa et la lueur inhumaine de ses yeux décrut. Alors Syl s'approcha à nouveau de lui et posa sa paume sur son front. Si Julius grogna, il ne fit pas mine de se rebeller. Une nouvelle fois le détective usa-t-il de sa langue sur lui, en une litanie proche du psaume, accentuant sur les mots ulfr et menskr. La main qui touchait l'homme-loup s'illumina peu à peu tandis que la voix de Syl prenait de l'ampleur. Estomaqué, Ryan se laissa glisser sur le lit. La lueur blanche s'empara lentement du corps entier de l'homme-loup et, quand elle eut disparu et que Syl se fut tu, Julius dormait d'un profond sommeil, avachi dans les bras d'Hellen qui avait bien du mal à soutenir son poids. Ryan se demanda ce qu'avait réellement fait Syl : Julius était toujours Transformé.  

                Syl tangua et se stabilisa sur sa canne. Son teint avait pris la couleur de la craie et il serrait fortement la tête de dragon. La magie qu'il avait utilisé semblait l'avoir grandement affaibli. Il leva un regard las sur Hellen.

                -Il faut que je l'emmène dans le Parallèle Magique.

                -Je connais la procédure, murmura la jeune femme en posant sa tête entre les deux oreilles de l'homme-loup. Ses larmes mouillèrent bien vite la fourrure grise.

                -Je veillerai à qu'il reçoive un traitement digne de sa valeur et de son sacrifice. Certaines victimes des lycanthropes réussissent à dompter le loup ; gageons que Julius Leroy, si fort d'esprit et de cœur, en fera partie.

                -Et pour lui ? intervint Ryan en montrant Wülf. Syl récupéra son chapeau et se recoiffa avant de poser un regard parfaitement hautain sur le corps du loup-garou.

                -Il affrontera la justice et répondra à mes questions.

                Un bip sonore interrompit le détective et ils restèrent quelques instants désorientés.

                -N'est-ce pas votre portable ?

                -Ah ! s'écria Ryan en sortant ledit objet qui affichait, outre des rayures qui lui soutirèrent une grimace, un message de Cadwal. Un frisson glacé courut le long de son échine à sa lecture.

                "Des photos du loup-garou défilent sur les réseaux sociaux. On y voit aussi clairement les motos. Le commissaire Muller a été tenu au courant. Les médias nous inondent déjà de questions - à se demander s'ils dorment. On fait quoi ? CR"

                Ryan abaissa son téléphone et se posa la même question.  

                -Une idée pour ça ? demanda-t-il à Syl en lui montrant son portable. Le visage du détective ne s'assombrit que plus.

                -Jusqu'à quand pouvez-vous les ignorer ?

                -Je dirai que j'ai la nuit.

                Syl gronda et ses yeux brillèrent d'une colère mal contenu. Ryan en fut estomaqué. Il n'avait jamais vu une telle sauvagerie émaner de l'elfe habituellement si posé. En l'instant présent, il n'avait plus rien d'un gentlemen mais ressemblait plutôt à un fauve que l'on aurait dérangé.

                -Dites au commissaire Müller qu'il peut dire ce qu'il veut tant que l'existence des Feae et du Parallèle Magique reste un secret. Ou sinon Germund aura eu ce qu'il voulait !

                -Attendez ! l'arrêta Ryan. Son cœur avait raté un battement. D'où connaissez-vous mon supérieur ?

                Syl renifla, condescendant, et Ryan se crut en face de l'Inconnu. Une nouvelle preuve de la perte de son sang-froid, s'il en fallait encore une.

                -Je vous surveille depuis longtemps, Ryan Chevalier. Je ne vous ai pas choisi sur un coup de tête !

                Ryan reçut ces mots comme un coup de poing en plein ventre et recula jusqu'à être arrêté par le mur. Syl le regardait sans compassion aucune. Il était d'une franchise déstabilisante et ne s'embrassait pas de subtilité. Ryan se trouva à ne pas apprécier cette nouvelle facette du détective.

                -Allons donc ! Ne me regardez pas ainsi. Voilà dix ans que je cherche un collaborateur avec la police humaine.

                -Quel est votre but, au final ?! s'écria Ryan qui n'en pouvait plus de toutes ces questions. Julius gémit et ils se souvinrent soudain de l'endroit où ils étaient et des spectateurs qu'ils avaient. Hellen avait les yeux écarquillés, oscillant de l'un à l'autre avec confusion. Ryan se sentit soulagé qu'elle ne semble pas au courant de tout cela.

                -Demandez au commissaire de plus amples explications, soupira finalement Syl dont la fatigue habillait de nouveau les traits. Je dois mener Julius Leroy et Wülf Brigand dans mon Parallèle.

                Ryan croisa les bras et étudia le poids conséquent du lycanthrope.

                -Comment allez-vous faire ?

                Syl regarda également Brigand.

                -Je vais attendre que la lune se couche. Une fois libéré de sa Transformation, Brigand sera transportable. Et sire Leroy aura repris sa forme humaine.

                Hellen sourit distraitement en entendant cette phrase. Elle avait réussi à coucher Julius sur le lit et continuait de lui caresser le crâne avec une tendresse évidente. Mais une ombre passa sur son visage et elle se redressa.

                -Il me faut prévenir mon père.

                Sans plus attendre, elle sortit son portable et le porta à son oreille en se dirigeant vers la salle de bain dont elle décombra l'entrée. Après quelques minutes, elle revint et tendit son appareil vers Ryan.

                -Il veut vous parler.

                Ryan lui prit le téléphone avec une certaine appréhension. Que lui voulait donc le ministre ? Lui reprocher son échec de ce soir ? Après tout, c'était en grande partie sa faute si Hellen avait été en danger et que Julius s'était fait mordre. Il se lécha la lèvre inférieur, nerveux, et leva lentement le portable.

                -Allô ? Capitaine Ryan Chevalier de la brigade criminelle de Meaux.

                -Je sais qui vous êtes, répondit un homme à la voix grave. Elle ne laissait rien transparaître, ni colère ni amusement, et pas même l'ombre d'un reproche.

                -Que me voulez-vous monsieur le ministre ?

                -Juste vous dire que je m'occupe de la presse. Je pense pouvoir vous donner jusqu'à demain soir pour trouver une explication, sinon plausible, au moins suffisante pour que personne ne se doute de rien. Me suis-je fait comprendre ?

                -Oui, monsieur. Je comprends parfaitement.

                -Très bien. Repassez-moi ma fille et veuillez veiller à ce que ce dégénéré de Wülf Brigand finisse en tôle. Ou qu'il subisse ce que ses juges décideront pour lui. Il est un Fea et donc il doit subir la justice des Feae.

                -Entendu, monsieur. Au revoir.

                Il rendit le téléphone à Hellen qui retourna s'asseoir près de Julius tout en continuant à converser avec son père. Ryan se retourna vers Syl et devina qu'il avait entendu toute la discussion avec Dylan Delacroix.

                -Brigand est à vous, dit-il tout de même,  accompagnant ses mots d'un geste d'impuissance. Malgré tout cela, il aurait voulu qu'on évite la peine de mort. Cette extrémité lui paraissait si obsolète ! Mais il ne pouvait oublier que son indécision avait mené Brigand à transformer Julius en un homme-loup, le condamnant peut-être à perdre toute humanité.

                -Je vais m'occuper du réceptionneur, indiqua-t-il en sortant de la pièce. Une fois dans le couloir, il serra les poings et frappa violemment le mur. Il n'aimait pas vraiment Julius Leroy. Ce n'était pas une raison pour occulter le fait qu'il s'en voulait fortement. Il entendit la porte de la chambre s'ouvrir derrière lui et descendit vivement les escaliers, refusant de se confronter à Syl qui avait certainement entendu son échauffement et venait s'en enquérir.

                Il retrouva Cadwal en pleine discussion devant le réceptionneur et le laissa régler l'affaire puisqu'il avait déjà bien entamé les démarches. Une fois qu'il eut fini, il s'avança vers lui et n'eut pas à parler pour que Ryan comprenne sa question. Le capitaine ne fit que lâcher sombrement :

                -J'ai merdé.

 

                Il n'en avait pas eu l'intention mais ses propos avaient affolé Cadwal qu'il avait dû vivement rassurer. Il n'y avait aucun mort à déplorer et Wülf Brigand était hors d'état de nuire. Mais Julius Leroy avait pour cela payé le prix fort.

                -Et c'est de ma faute, conclut Ryan avec un soupir. Allez viens.

                Il ne laissa pas le temps à son ami de dire quoi que ce soit et remonta à l'étage. Le lieutenant le suivit avec appréhension. Qu'allait-il trouver dans cette chambre ? Ryan avait le visage de celui qui a vécu un terrible évènement. Un juron lui échappa quand son regard tomba sur l'énorme masse de Wülf Brigand avachie sur le sol, ses flancs puissants se soulevant avec régularité. Il jura encore plus vertement en découvrant la créature lupine qu'il devina être Julius Leroy et comprit la culpabilité de Ryan.

                -Et pour la presse ? demanda-t-il d'une petit voix. Dépassé par les événements rocambolesques qui avaient ponctué cette nuit, il ne savait comment réagir. Ni sa formation ni son expérience ne l'avait préparé à cela. Ryan le mit rapidement au courant et il hocha la tête. Le commissaire Müller avait beaucoup d'imagination ; il trouverait une explication à la folie de la nuit.

                N'ayant rien à faire à part attendre, les deux policiers récupèrent des couvertures dans l'armoire et se couchèrent à même le sol, en quête de quelques heures de sommeil. Lovée contre Julius, Hellen était déjà dans les bras de Morphée, vaincue par sa fatigue, ses nerfs ayant lâché. Seul Syl resta en veille, accolé à un mur, ses yeux verts fixant intensément le corps inconscient de Wülf, quêtant le moindre mouvement suspect. Ce fut sous cette vision du détective que Ryan sombra dans un sommeil précaire, entrecoupé de moments où son esprit restait plus ou moins conscient de son environnement. Vers six heures, le réveil de son portable le réveilla et il l'éteignit promptement. Syl et Brigand n'avaient pas bougé d'un poil. A ses côtés, Cadwal gémit faiblement et ouvrit un œil qu'il referma aussitôt en remarquant que le lycanthrope était encore Transformé.

                -Ne devrait-il pas s'être retransformé ? demanda Ryan à voix basse. Il n'eut pas besoin de réponse. Dans le même temps qu'il parlait, la Transformation s'était déclenchée. Les bruits d'os brisés puis ressoudés réveillèrent Hellen et Cadwal, d'autant plus que Julius redevenait lui-aussi humain, en des craquements encore plus sinistres. Le lieutenant grimaça devant le spectacle et Ryan ne lui en tint pas rigueur. Même lui qui y assistait pour la seconde fois en avait l'estomac retourné. Brigand finit sa Transformation bien avant Julius et Ryan sursauta en croisant ses yeux ouverts. Il était parfaitement réveillé et les observait.

                -Attention ! cria-t-il au même moment où le lycanthrope bondissait du sol dans une tentative de s'échapper par la fenêtre. Il n'avait fait deux pas que Syl était sur lui et pointait sa canne-épée sur sa gorge. La lame brillait d'un tel éclat que Ryan comprit qu'elle était faite dans un matériau autre que du métal, même s'il doutait que ce soit de l'argent.  

                -Je ne bougerai pas si j'étais vous.

                -J'aurai aimé ne jamais te revoir, détective ! gronda Wülf qui consentit tout de même à obéir aux directives de l'elfe qui lia autour de lui un sortilège d'entraves. Le sort ne se fit pas sans prix et Syl dut se rattraper au lit, manquant de tomber à terre. Wülf ricana et baissa un regard moqueur sur l'elfe affaiblit.

                -Est-ce donc cela le grand sorcier qu'est Sylvestrig Stigand ? Ton suzerain de pacotille serait attristé de savoir la loque que devient l'un de ses fidèles piliers.

                Syl se releva fièrement et sa voix trembla de colère.

                -Je ne saurai trop vous conseiller de changer de ton, Wülf Brigand.

                Le lycanthrope haussa les épaules et son regard dériva sur le lit où Hellen maintenait le corps convulsé de Julius, pris entre l'humain et le loup. Un éclair de pure rage traversa son regard à la vue de la jeune femme.

                -J'aurai tellement aimé te tuer, petite proie.

                Hellen sursauta mais ne lâcha pas Julius et leva un regard furibond sur le lycanthrope.

                -Vous n'y arriverez jamais, ordure. Nous avons gagné.

                Wülf gronda férocement et voulut se jeter sur elle. Syl fut plus rapide et le maintint par la gorge avec une force qu'on ne lui aurait pas soupçonné. Sous sa forme humanoïde, Wülf Brigand faisait dans les deux mètres et possédait une forte carrure. A ses côtés, le détective faisait brindille. Mais il le maintenait d'une seule main et le lycanthrope se gardait bien de bouger d'un millimètre sous une telle poigne.

                -J'ai…un…marché…, baragouina-t-il, le visage devenant légèrement bleu. Syl le lâcha et il mit un genoux à terre, refusant de tomber sans dignité au sol, et chercha fébrilement son souffle. Syl le dévisagea de toute sa hauteur.

                -Je ne traite pas avec votre espèce.

                Le détective se détourna de lui et attrapa son manteau qu'il avait enlevé pour veiller. Il s'enveloppa dedans et sortit sa montre à gousset.

                -Il est bientôt l'heure, dit-il en relevant rudement le lycanthrope. Il faut y aller. Hellen, veuillez réveiller Julius, en douceur si possible.

                La jeune femme acquiesça et se repencha sous la forme endormie de son précepteur enfin redevenu humain. Elle le secoua légèrement et il ouvrit lentement les yeux en grognant. Ryan s'approcha du lit, obnubilé à l'idée de s'excuser auprès de Julius, tout en sachant que toutes ses excuses ne rachèteraient pas l'horreur de la situation. Il blêmit devant le regard de Julius ; c'était celui d'un homme qui se savait condamné et qui ne pouvait rien y faire.

                -Si vous saviez à quel point je suis désolé.

                Julius le regarda sans animosité et il admira sa magnanimité.

                -Je sais et je comprends, croassa-t-il en se redressant. Il tangua et Hellen le rattrapa.

                -Laisse-moi t'aider.

                Il acquiesça et se mit debout grâce à l'aide de la jeune femme. Une fois stable sur ses pieds, il s'élança vers Wülf et lui décocha un revers magistral qui rabattit la tête du lycanthrope sur le côté. Un bruit de cassure se fit entendre et Wülf gronda en crachant du sang. Apparemment l'homme-loup qu'était devenu Julius n'avait rien à envier à la force d'un loup-garou.

                -Soyez heureux que nous ayons des questions à vous poser.

                Dans une tentative de reprendre sa contenance, Julius lissa les quelques lambeaux de chemise qu'il lui restait et grimaça devant son état physique. Il était pratiquement nu et cette sensation ne lui était pas agréable.

                 -Vous ne vouliez pas me tuer ?               lui rappela Wülf qui le regardait en biais, certainement en attente d'un prochain coup. Sa voix était déformée par la brisure de sa mâchoire et, loin de faire ressentir de la pitié, il n'en était que plus terrifiant. Tout son être suintait la violence et la barbarie, alors même qu'il était ligoté et blessé.

                -Le capitaine Chevalier a réussi à vous capturer, autant en profiter, répondit dédaigneusement Julius. J'en ai payé le prix et je ne vais pas gâcher cette occasion d'en apprendre plus sur nos ennemis pour une quelconque histoire de vendetta.

                Un instant, le visage impassible du précepteur se tordit et ses traits prirent un air plus sauvage et féroce, rappelant le loup qui était maintenant en lui.

                -Bien que l'envie ne m'en manque pas !

                -Julius, l'appela Hellen et il cligna des yeux en reprenant laborieusement son souffle erratique. La jeune femme le tira en arrière et lui mit d'autorité un costume dans les bras avant de le pousser vers la salle de bain.

                -Il va perdre toute humanité et deviendra une bête, prédit Wülf quand elle pensa devant lui. Son sourire carnassier dévorait la moitié de son visage et Ryan eut envie de lui décoller la tête dans l'autre sens. Cadwal sentit son humeur et le retint près de lui.

                -Rappelle-toi qu'il doit être en état de parler, lui chuchota-t-il. Ryan renifla et se força au calme. Comme s'il venait de se rappeler leur présence dans la chambre, Wülf fixa sur eux ses yeux toujours rouges et mauvais.

                -J'ai un marché, répéta-t-il. Syl soupira et s'avança vers lui dans une attitude si menaçant que le lycanthrope battit retraite.

                -J'ai un marché ! Où est donc passé ton honneur, détective ? Je reste un Fea et j'ai des droits! Dont celui de marchander ma vie.

                Syl leva les mains en un geste d'impuissance.

                -Soit ! Mais soyez bref et concis. Ma patience a atteint ses limites et nos lois ne sont pas tendres avec un voyou des Îles Malfratés.

                -Les Îles Malfratés ? rit Wülf. Il grimaça sous la douleur de la mâchoire et reprit un ton plus bas : Je ne suis pas l'un de ces voleurs de bas étage, Stigand.

                Le détective se raidit et transperça le lycanthrope, ses yeux verts fouillant jusqu'aux tréfonds des orbes rougies d'écarlate de son vis-à-vis.

                -Parlez.

                -Seulement en échange de conditions, s'entêta Wülf, refusant de lâcher la moindre information sans l'assurance qu'il désirait.

                -Vous croyez-vous en position de marchander ?

                -Mais oui ! Ma mort ne vous sera pas profitable. Au contraire, vivant, je peux vous apprendre bien des choses.  

                Vaincu par cet argument, Syl lui indiqua de présenter ses conditions et Wülf eut un large sourire de victoire.

                -Je ne parlerai qu'à cet humain, dit-il en indiquant Ryan d'un mouvement de la tête. Tous le dévisagèrent avec tant de surprise qu'il crut bon de s'expliquer :

                -Il m'a épargné et je veux régler ma dette avec lui. Mourir en étant redevable à un mortel n'est pas dans mes aspirations.

                Il déversait tant de mépris dans ses propos que les mortels en question frissonnèrent, comprenant qu'à ses yeux ils n'étaient rien de plus que des proies comme les autres.

                -Est-ce tout ce que vous demandez ? s'enquit Syl sans s'attarder sur cette condition. Wülf secoua la tête.

                -Je veux garder ma tête.

                Ryan ne comprit pas cette demande. Le lycanthrope ne semblait pas imager sa mise à mort mais bel et bien craindre d'être décapité. Il regarda Cadwal mais son ami était aussi perdu que lui. Et plus que tendu. Le capitaine n'était pas très rassuré lui non plus à l'idée de parler seul à seul avec le lycanthrope.

                -Vous n'avez pas tué, statua Syl après avoir tergiversé quelques secondes. On ne peut donc vous ôter votre tête. Mais vous avez mordu un humain. Pour cela vous serez condamné à la prison à perpétuité sans espérance d'un jugement d'appel, même après que plusieurs millénaires vous aient vu purger votre peine. Etes-vous sûr de ne pas préférer la mort ?

                Wülf hocha positivement la tête.

                -Qu'il en soit donc ainsi. Maintenant laissons le capitaine interroger notre prisonnier.

                Le détective sortit, entraînant à sa suite Hellen et Julius. Voyant Cadwal hésiter à les imiter et Wülf commencer à perdre patience, Ryan mena lui-même son ami hors de la chambre.

                -N'aie crainte, lui dit-il, il est maintenu.

                -Sois quand même prudent, Ryany. C'est un monstre.

                Ryan acquiesça et referma la porte. Il resta quelques instants à fixer le bois avant de se retourner d'un vivement vif pour aller se planter devant le lycanthrope qu'il dévisagea avec hargne.

                -Parlez ! Vous avez fait assez durer les choses.

                Un grondement moqueur secoua les larges épaules du lycanthrope qui baissa les yeux vers le capitaine, plus petit que lui.

                -Quel courage pour un pauvre mortel ! Pourtant je me rappelle de l'odeur de la peur et de l'impuissance et d'une proie sous mes crocs.

                Excédé, Ryan l'empoigna par le col et le tira difficilement vers lui.

                -Parlez, nom d'un chien !

                Ils restèrent à se regarder en faïence puis le visage du lycanthrope se tordit en un large sourire si sadique que Ryan ne put retenir un frisson.

                -Cheng Lóng, gronda Wülf et son haleine pestiférée souleva l'estomac de Ryan. Dis bien à ce cher détective, viande-à-pattes, que je suis au service du seigneur Chen Lóng du Zhā tÇ”.

                Sans en comprendre la raison, Ryan se sentit trembler de tous ses membres.

                -Oui-da. Apprends à craindre ce nom, conclut Wülf en un dernier ricanement. 

6: Part I : De l'existence de la magie - VI : Danger ascendant
Part I : De l'existence de la magie - VI : Danger ascendant

Dix ans plus tôt

 

                Une aube timide perçait la nuit enchantée de Yule, comme si le soleil hésitait à mettre fin aux chants et aux danses que la course de la lune n'avaient pas vu décroître. Accoudé à la balustrade de sa chambre à coucher, Sylestrig Stigand observait les petites lueurs des torches s'agiter sur la plaine au contrebas. Il s'était retiré tôt, en soirée, quittant les chaleureuses réjouissances auxquels les Feae s'adonnaient chaque année à cette période particulière, si emplie de magie, et de souvenirs. Le cœur de Syl se contracta, comme pris dans un étau, et l'elfe ferma les yeux quelques instants. Quand il les rouvrit, il était toujours seul et une moue désabusée se dessina sur ses lèvres pâles.

                Le soleil entamait sa course dans le ciel et le noir de la nuit se déliait sous ses rayons. Syl quitta la balustrade en soupirant. Matfey n'était pas venu. Il ne fallait pas s'attendre à ce qu'il le fasse alors qu'il lui avait ordonné de s'en abstenir. Pourtant il lui avait connu un penchant à désobéir plus prononcé. Soudain il se figea, le regard fixé sur la rose rouge qui ornait le grand lit aux draps défaits. Elle n'y était pas quand il avait quitté sa chambre pour le balcon.

                Syl s'avança avec prudence, le bout de ses oreilles frémissant, aux aguets, espérant, et redoutant tout à la fois, d'entendre le pas caractéristique du vampire. Mais Matfey s'était volatilisé, aussi silencieux qu'il était venu, ne laissant derrière lui, comme preuve de sa présence, qu'un cadeau au goût d'amertume.

                Il attrapa la fleur dont on avait délicatement ôté les épines et la porta à ses narines, humant son parfum.

                -Rouge. Comme la passion mais aussi comme le sang. J'aurai aimé qu'elle soit accompagnée d'une blanche.

                Avec une rose blanche seraient venues la paix et la réconciliation. Avec une rose blanche, il n'aurait pas pensé au sang qui entachait les mains de Matfey.

                Poussant un nouveau soupir, l'elfe laissa tomber la fleur dans un vase qui traînait sur la table de chevet et se dirigea vers son armoire pour se préparer. Le jour se levait à peine qu'il sentait déjà l'appel de son seigneur aux lisières de son esprit. Yule n'avait été qu'une incartade, une fête trop sacrée pour que même de graves évènements politiques n'entravent son déroulement, mais aucun des Feae de Lutetia n'avait oublié que son Prince-Président, Seaghdha Klair, avait manqué de se faire renverser par un coup d'Etat.

                Au moment de quitter son manoir, Syl leva un regard peu amène sur le grand bâtiment à l'architecture fine et ciselée du dix-huitième européen qu'il appelait sa demeure. Il se souvenait vaguement l'avoir apprécié, autrefois, quand Matfey n'était pas encore le chef d'une faction dissidente, mais désormais l'appel des arbres se faisait sentir avec force.                

                "Je suis las", réalisa-t-il en reprenant sa route. Moins d'une demi-siècle auparavant, il n'aurait jamais cru ressentir un tel sentiment. Il était encore jeune, pour un Fea, avec ses quelques quatre millénaires - d'autres, tels Lukoiphile, le plus vieux des Feae, dépassaient les sept ou huit millénaires - et son amour pour le voyage et les intrigues n'avaient pas décru avec le temps. Pourtant, il se sentait de plus en plus attiré par la retraite dans la Sauvagerie, auprès de ses parents qui s'y était déjà retirés, loin de la civilisation du Royaume d'Europe, loin de l'enlisement politique dans lequel il tombait, pauvre insecte pris dans la toile de l'araignée.

                Syl secoua vivement la tête et quelques passants lui jetèrent un regard interloqués, n'ayant manqué de reconnaître le célèbre détective itinérant ; détective qui semblait en proie à de profonds troubles, ce qui n'était pas pour les rassurer. L'elfe les ignora, tout à ses pensées. Pour un peu, il se féliciterait du coup d'Etat dont la nouveauté et la dangerosité seraient à même de le sortir de la sombre monotonie dans laquelle il était tombé ces dernières décennies. Depuis combien de temps se s'était-il pas rendu à Lutèce, en le Parallèle Humain ? Assez longtemps pour en ressentir le manque.

                Lutetia, jumelle magique de Lutèce, n'arrivait pas à la remplacer dans le cœur de Syl. Il y avait passé son enfance, sa jeunesse et les temps de joliesse avec Matfey, avant que ce dernier ne se tourne vers les ombres sanglantes parmi lesquelles il cheminait désormais. Quand bien même la modernité ait bien changé son visage et qu'elle se nomme Paris depuis longtemps, Lutèce était sa terre bien-aimée ; Lutetia rien de plus qu'un souvenir.

                Et un souvenir qui avait bien changé ! Les Feae évoluaient bien plus lentement que les humains mais trois millénaires avaient été suffisants pour que Lutetia ne ressemble plus guère à la Lutèce antique de laquelle elle avait été copiée.

                Le sourire de retour aux lèvres, Syl se perdit dans la contemplation de l'originalité de Lutetia. Voilà qu'il dépassait une domus de la République romaine, et là une maison médiévale, à droite une rustique maison celte, toute en bois et en chaume, à gauche la façade volumineuse d'un hôtel du XVIIIe s. Les Feae prenaient les modes humaines et les gardaient quand elles disparaissaient chez leurs concepteurs. Ils aimaient mélanger l'ancienneté à la modernité, en un ballet diversifié et coloré, entre les vieilles générations et les nouvelles.

                Les rues de Lutetia vibraient encore des chants et de la magie de Yule. Les quelques enfants des Feae y couraient en riant et dansant, le pas agile et sautillant, dans la joie qui était celle de leurs races. Plus lentement cheminaient les anciens aux toges romaines, aux tuniques grecques ou aux habits celtes. Quelques lycanthropes dévalaient sous leur forme animale, bousculant les passant, un simple aboiement d'excuse retentissant derrière eux avant qu'ils ne disparaissent au détour d'un virage. Les elfes préféraient sauter de balcon en toit, échappant à la foule des rues et aux bousculades joyeuses de cet après Yule. Les vampires s'étaient tous retirés dans les ombres, chassés par le soleil, et, si l'on faisait bien attention, l'on pouvait apercevoir quelques ailes parcheminées entre deux ruelles étroites. La partie sablée des larges rues accueillaient les rapides fiacres, les cavaliers solitaires lancés au grand galop, et les majestueuses licornes s'y déplaçaient avec grâce. Dans le ciel, griffons et chimères, gargouilles et wyverns, tous virevoltaient dans un chatoiement de couleurs éclatantes. 

                Arrivé aux bâtiments de louage, Syl fut happé dans le brouhaha et la foule qui y régnaient. Si les rues lui avaient paru bondées, la salle de louage l'était encore plus. Peu disposé à se frayer un chemin à coups de coudes et de cris, il tapa deux fois le sol de sa canne et relâcha un peu de sa magie. Aussitôt l'on se tut et un chemin se dégagea devant lui. Il s'y engagea avec sa grâce coutumière et salua chaleureusement ceux qui s'inclinaient devant lui.

                -Salute ! fit le gérant dès qu'il fut à portée de voix. Vêtu d'une toge et les cheveux coupés à la romaine, Lupius ne cachait pas ses vieilles origines. Il était l'un des rares représentants de la première génération, un lycanthrope venu de Rome à Lutetia en quête d'un renouveau qu'il avait trouvé en montant avec entrain ce commerce de louage qui était devenu, en l'espace de quelques siècles, la référence en la matière. On venait de tous les recoins de Lutetia pour bénéficier de ses services.

                -Salutations, mon ami. Il semble que votre affaire soit plus florissante que jamais.

                Lupius lui sourit de toutes ses longues dents et il eut un léger bruit de froufroutement - la queue du lycanthrope qui battait sous sa toge. Ses yeux brillaient de la joie de bien faire et elle lui rendait sa prime jeunesse que les nombreux millénaires avaient à peine entamé.

                -Beaucoup rentrent de Yule. La fête a enchanté la nuit jusqu'au lever du soleil.

                Le lycanthrope se tut et dévisagea son interlocuteur. Un éclair de connivence éclaira ses yeux d'ambre et il reprit d'une voix plus grave.

                - Behnam est déjà levé.

                Syl le remercia et se rendit dans l'arrière-cour où griffons, licornes et autres animaux magiques déjeunaient et s'échauffaient avant leur journée de travail. Lupius louait des fiacres, des chevaux et des carrosses mais il servait également de patron à ces animaux magiques pour qui les chiffres et l'épargne avaient autant de sens que les machines des humains.

                Behnam finissait d'engloutir un mouton entier quand l'elfe le trouva au fond de la cour. L'énorme griffon roux et or secouait sa grosse tête vers l'arrière pour faire descendre dans son gosier le bout de viande qu'il venait d'arracher à la carcasse sanguinolente gisant à ses pieds. Sachant le danger qu'il y aurait à le déranger en plein repas, Syl resta immobile à quelques pas de lui et attendit en silence. Une fois rassasié, Behnam secoua toute sa masse, faisant tomber les plumes abimées, et entreprit de lisser ses ailes. Syl se racla la gorge et deux yeux dorés se tournèrent vers lui.

                -Sylvestrig ! Mon jeune ami, me voilà heureux de vous voir ! s'écria Behnam en s'approchant de lui. L'elfe sourit et ouvrit les bras pour enserrer le cou du griffon qui lui rendit la pareille en enserrant délicatement, bien que maladroitement, sa taille avec sa patte droite.

                -Pardonnez cette disgracieuse vue, vous venez bien tôt ce matin.

                -Mon ami, je suis contrit de vous déranger dans vos ablutions mais il faut me rendre au Palais au plus vite. Son Altesse m'appelle et les rues sont bondées.

                -Oui-da. Yule fut une grande fête cette année.

                Le griffon tourna la tête et poussa un cri suraigu. Aussitôt un garçon d'écurie se précipita chercher sa selle. Captant le regard triste que l'elfe posait sur lui, Behnam s'enquit d'un ton doux :

                -Pourquoi me regarder ainsi ? Allons donc ! Cette vie-ci ne me déplaît point.

                -Hélas ! Je me rappelles de Behnam Dalir, le grand général qui a combattu aux côtés de mon père, dans notre ancien monde mourant. Même Matfey, qui n'a pourtant que peu de respect pour autrui, parlait de vous avec déférence. Et aujourd'hui ? Behnam fait le transport et les Feae ont oublié le nom de Dalir.

                Le garçon d'écurie lâcha la selle et ils se tournèrent tous deux vers lui avec un regard noir, l'un pour le traitement de la selle, l'autre pour avoir été coupé. Le jeune Fea déguerpit sans demander son reste ; il avait sans aucun doute entendu la conversation et ne manquerait pas de dire à qui voulait l'entendre que le vieux Behnam était un ancien général des Grandes Guerres d'avant Bertil Eirik.  

                Le griffon poussa un soupir qui prit la forme d'un sifflement aigu et poussa gentiment Syl vers la selle abandonnée à terre.

                -Allez, mon ami, aidez moi. Ne faisons pas attendre le Prince-Président.

                Sans mot dire, Syl entreprit d'attacher le lourd attirail sur le dos puissant du griffon, Behnam lui indiquant parfois où attacher telle ou telle courroie. Une fois qu'ils eurent décollés en direction du Palais, Behnam reprit  leur conversation.

                -Balir n'ait plus car Behnam a vieilli et, avec le temps, le guerrier est mort.

                Les yeux verts fusèrent de suite sur la longue cicatrice rougie qui déchirait les plumes et les poils du griffon de la base de son cou jusqu'à son épaule droite. Une blessure de guerre qui avait manqué de le tuer et qui depuis invalidait le griffon.

                - Mais Behnam n'est pas malheureux.

                Tournant légèrement la tête vers son cavalier, le griffon tordit son bec en un sourire. Syl le lui rendit.

                -Behnam est un sage. Mais je déplore l'oubli dont font preuve les jeunes générations. Si déjà les quatrièmes relèguent aux légendes les exploits de leurs ancêtres, que feront les cinquièmes ? Je crains que la sagesse se perde.

                -Il en restera toujours pour se souvenir. A Olympie ou à Rome, auprès des gardiens de la Tradition. Et si le Royaume d'Europe tombe sous la coupe de la Modernité, la Sauvagerie, elle, gardera saine la Tradition.

                -Mais il est de mon devoir d'empêcher les Modernistes d'amener l'industrie et ses effets négatifs dans notre royaume. Ils sont devenus une épine bien gênante !

                Behnam gloussa au ton quelque peu geignard de son cavalier et Syl le foudroya du regard. Mais le vieux griffon n'en eut cure.

                -Oublions les Modernistes. Il ne sont qu'une épine qui a peu d'importance face au pouvoir grandissant des extrémistes.

                -Oui-da. Ceux-là sont dangereux mais ne vous vous fourvoyez point, mon ami, entre les extrémistes et les Modernistes, même les sages ne sauraient choisir les plus dangereux. Pour l'heure, ce sont les extrémistes de ce jeune fou de Selwyn Germund ; mais demain, cela pourrait être les Modernistes.

                Behnam claqua du bec, méprisant envers ces Feae des dernières générations qui désiraient amener la révolution industrielle des humains dans le Parallèle Magique.

                -Nous voilà arrivés.

                Le griffon relia ses ailes contre lui et piqua vers le sol en un mouvement rapide. Juste avant de percuter le sol, ses ailes s'ouvrirent en grand, le vent s'y engouffra, et il se posa avec douceur sur le sol, ployant légèrement sur sa patte gauche, la droite ne le soutenant plus. Syl descendit d'un mouvement gracieux et glissa quelques pièces d'or dans la sacoche accrochée à la selle.

                -Converser avec vous a allégé la mélancolie qui me serre le cœur la nuit de Yule. Je vous en remercie.

                -Ce fut une grande joie que de vous voir, Sylvestrig, et d'autant plus d'apaiser vos tourments. N'hésitez point à faire appel à mes services car, sachez-le, le vieux Behnam Balir vous mènera jusqu'aux ténèbres mêmes du Zhā tÇ”.

                Behnam le salua et s'éjecta puissamment du sol. Sous la force du vent que son mouvement déclenchant, les cheveux et le manteau de l'elfe se rabattirent en arrière. Syl le regarda devenir un point noir dans le ciel puis se détourna vers le Palais et s'y dirigea.

                Le Palais était un grand et glorieux bâtiment qui surmontait Lutetia depuis sa création. Aux origines, il avait été la plus grande des demeures des aristocrates romains mais son architecture avait évolué d'une façon aussi étrange que grandiose. Ses contreforts étaient épais et fortifiés, lui donnant une allure de forteresse, alors que sa façade ressemblait aux hôtels dix-huitièmes qui fleurissaient un peu partout dans la ville depuis ces trois derniers siècles. La cour centrale, tout comme les jardins intérieurs, présentaient un caractère péristyle avec des colonnades grecques. Quant aux salles, la survivance de l'architecture romaine était dominante, sauf dans la salle du trône qui s'était transformée au grès des modes du Moyen Âge.

                Le Prince-Président s'y trouvait déjà quand Syl y fut introduit. Le jeune monarque était en grande discussion avec le Sage Lukoiphile et il ne remarqua pas de tout de suite l'arrivée du détective. Syl, lui, ne put manquer de se rendre compte de l'inquiétude et de la fatigue de son cousin. Son visage était d'une pâleur inquiétante et, si les cernes bleus qu'il abordait avant Yule avaient disparu, son regard était toujours porteur d'une grande lassitude.

                Seaghdha était le fils de la sœur de son père, et par ce fait son cousin par alliance, ainsi que l'unique enfant du Vieux Roi. A la mort de ce dernier, les grands du Royaume d'Europe, engoncés dans les idées nouvelles venues du Parallèle Humain, avaient refusé de faire de Seaghdha le nouveau roi. Le Vieux Roi avait été aussi aimé qu'admiré et sa mort accidentelle avait plongé le royaume dans un gouffre de chaos duquel il s'était difficilement sorti à force de négociations et de discussions. Devant les menaces de plus en plus prégnantes émanant à la fois du Gāoguólóng et du Zhā tÇ”, les grands d'Europe s'étaient alliés pour trouver un compromis entre les deux idéologies majeures ; Seaghdha, fils du Vieux Roi et dernier magicien, avait été choisi pour être Prince-Président. Si son pouvoir avait diminué au profit de conseils, il avait encore le privilège de décider en dernier et de nommer ses propres conseillers. Il n'en avait que deux : Lukoiphile, le grand ancien des lycanthropes, seigneur d'Olympie et Grand Gardien de la Tradition, et son couin Sylestrig Stigand, autant célèbre pour sa puissance de sorcier que pour son métier de détective itinérant.

                Le monarque et le conseiller se turent quand l'essence particulière de Syl parvint jusqu'à la lisière de leurs esprits. Syl se doutait que Lukoiphile l'avait déjà physiquement senti depuis que Behnam l'avait déposé devant le Palais mais le vieux loup-garou fit comme s'il le remarquait à peine. S'avançant dans la pièce, il vint s'agenouiller devant le trône de Seaghdha et effleura sa main de ses lèvres.

                -Je suis heureux que Yule vous ait rendu quelque peu de votre force, Altesse.

                -Je vous remercie d'avoir répondu à mon appel si pressant, cousin. Mais le chaos se rapproche de moi et je crains d'y sombrer. Lukoiphile m'a rapporté d'inquiétantes nouvelles.

                Syl se releva et se tourna vers le lycanthrope.

                -Mes espions sont formels. Selwyn Germund est à l'origine de la conspiration envers son Altesse.

                Grave et austère, seuls ses yeux assombris indiquaient son inquiétude quant à toute cette affaire. Quelques jours plus tôt, des papiers incriminant Seaghdha Klair de comploter avec le traître Cheng Lóng, seigneur du Zhā tÇ”, avaient circulé et déclenché un scandale sans précédent dans le règne du jeune monarque. La grande majorité des conseils s'était liguée contre lui et Seaghdha n'avait pu compter que sur l'aide de ses plus proches les plus fidèles.

                Lukoiphile fixa Syl longuement et ajouta d'une voix agacée :

                -Et ce jeune fou ne s'en cache pas !

                Syl soupira. Ce jeune fou en question avait été l'un de ses élèves, le meilleur qu'il n'ait jamais eu, et ,déjà à cette époque, Selwyn faisait montre d'une impatience et d'une imprudence comme il en était peu communes aux Feae.

                -J'ai ressenti cette même sensation en démontant les preuves qui incriminaient son Altesse. Selwyn agit dans la lumière sans aucune prudence.

                -Et s'il le peut sans que le Grand Conseil n'agisse contre lui, ne devrais-je pas m'incliner devant la décision de mon peuple et rendre ma couronne ?

                Le visage de Seaghdha était défait et triste. Le jeune monarque ne tentait même plus de se tenir droit sur son trône, il y était affalé, comme vaincu. Le poids de ses responsabilités l'avait prématurément vieilli. Une féroce rébellion s'empara de Syl dont les yeux brillèrent d'un éclat courroucé.

                -Ne vous laissez pas glisser dans le désespoir, Altesse ! Selwyn n'est pas la voix de votre peuple. Il n'est rien de plus qu'un vil serpent aux idées extrémistes et votre devoir est de l'arrêter avant que ses agissements ne mènent à la catastrophe.

                -Vous avez encore les Traditionnalistes avec vous, intervint Lukoiphile, et il nous sera aisé de convaincre les Modernistes de nous rejoindre pour nous occuper de La Lance d'Eirik. Et si les Conservateurs leur maintiennent tout de même leur soutien, ils n'oseront se dresser contre une telle coalisation. Nous aurons alors l'avantage.

                -Et les Uniformistes ? demanda Seaghdha en se tournant vers Syl. Il avait attentivement écouté ses conseillers et l'espoir se reformait dans son regard.

                -Deux extrêmes ne sauraient s'allier. Matfey ne rejoindra pas Selwyn. Il se pourrait même qu'il nous aide.

                Aussitôt ses deux interlocuteurs se firent intéressés.

                -Le seigneur Varkolâk accepterait-il réellement de nous prêter sa force ?

                -Je ne peux l'affirmer, Altesse, avoua Syl, déstabilisé par la question. Il devinait que son cousin croyait qu'ils s'étaient vus pour Yule. Il ne pouvait lui en tenir rigueur. Malgré leur décision commune - certes, forcée pour Matfey - de s'éloigner l'un de l'autre du fait de leur divergence d'opinion politique, c'était la première fois en un demi-siècle qu'ils en arrivaient au point de passer Yule loin de l'autre.

                Lorsque Seaghdha comprit que tel n'était pas le cas, la compassion envahit son regard et Syl détourna les yeux. Ces yeux clairs ne lui renvoyaient que trop bien l'image de la fêlure qui le fragilisait, de ces pensées moroses qu'il avait encore eu le matin même, de ce manque douloureux que l'absence de Matfey déclenchait.

                Un silence embarrassant tombant sur les deux elfes qui regardaient autour d'eux, refusant de croiser le regard de l'autre. Lukoiphile se racla la gorge, ramenant leur attention à lui.

                -Avec les preuves que nous avons contre Selwyn, dit-il en sortant des feuillets de sa toge, nous avons assez de charges pour l'arrêter et le mener à la Basilique. Il vaut mieux qu'il soit jugé par la justice des conseils que par celle de son Altesse.

                Il tendit les feuillets à Syl qui les consulta rapidement, un léger sourire ornant ses lèvres  à la fin de sa lecture. Avec tout cela, Selwyn ne pourrait leur échapper comme il l'avait fait jusqu'alors. Il rangea le dossier dans l'une des nombreuses poches de son manteau. Sur son trône, Seaghdha se rencogna sur son siège dans une attitude qui lui rendit sa majesté. Ses yeux clairs brillaient de l'éclat de sa magie, puissante et renouvelée par Yule. Le jeune monarque fatigué avait disparu ; c'était là le Prince-Président du Royaume d'Europe qui parlait.

                -Je vous confies cette mission Sylestrig. Arrêtez Selwyn Germund par tous les moyens que vous jugerez bon et amenez-le devant la justice de la Basilique !

                -J'entends et j'obéis, votre Altesse.

                Syl s'inclina profondément devant son monarque et quitta la salle du trône d'un pas vif.

 

                Dès qu'il fut hors de la salle, un petit être ailé le rejoignit et posa sur sa joue un délicat baiser. Glaed Berth, Reine des pixies, s'installa sur son épaule et il tendit l'oreille pour l'écouter. Les pixies étaient si petites que seule l'ouïe développée des Feae leur permettait de les entendre.

                -Selwyn Germund a déjà quitté Lutetia et se dirige à vive allure vers Lugdunum.

                Syl se stoppa en plein mouvement, les yeux écarquillés sous le choc. Deux servantes le dépassèrent et leurs chuchotements interrogateurs le sortirent de sa transe. Il reprit contenance et se décala de quelques pas pour se retrouver contre le mur qu'il longea, toujours songeur.

                Si Selwyn se rendait à Lugdunum, ce n'était certainement pas dans un intérêt économique, à moins qu'il n'aille voir un marchand d'armes. Syl chassa vite cette idée. Ce n'était pas qu'il doutait de la capacité de Selwyn à trahir son suzerain au point de lever une armée contre lui mais il n'avait pas encore les possibilités physiques de le faire et cette action ne collait pas avec ses derniers mouvements.

                Une conspiration avortée. Des preuves si facilement détournées. Et tout qui incriminait Selwyn sans que le doute ne soit permis.  Tout cela ressemblait à s'y méprendre à une diversion. Mais une diversion pour cacher quoi ? Ou qui ? Selwyn avait-il un allié ? Ces dernières décennies, La Lance d'Eirik avait fait preuve d'une dangerosité accrue et il soupçonnait déjà Selwyn se s'être trouvé un mécène puissant. Jusqu'à présent, ses soupçons volaient au-dessus des membres des conseils, surtout du Grand Conseil qui tentait toujours de s'approprier plus de pouvoir, grignotant peu à peu celui de Seaghdha. Désormais, il craignait que Selwyn n'ait trouvé un allié plus puissant encore, plus dangereux, un maître des ombres, fourbe et déterminé à dominer.

                Cheng Lóng. Les derniers rapports n'indiquaient-ils pas une activité anormale sur les côtes du Zhā tÇ” ? On y construisait des bateaux de guerre, aptes à mener un nombre considérable de soldats à la conquête des autres continents. Chao Lóng, Roi du Gāoguólóng, avait rassuré les autres royaumes en promettant de se dresser en rempart entre leurs territoires et les envies expansionnistes de son fils dissident. Mais si Selwyn permettait à Cheng Lóng d'envahir le Royaume d'Europe de l'intérieur, jamais le grand patriarche des dragons n'arriverait à temps pour sauver la situation.

                Un frisson parcourut la colonne vertébrale de Syl. Malgré que tout cela ne soit encore que des suppositions, son instinct lui soufflait qu'il n'était pas loin de la vérité. Et cette vérité le terrifiait.

                -Ôtes-moi cet air de proie de ton visage, Sylvè, fit soudain une voix aux accents salves très prononcé. Le cerf que je connais possède des cors assez terribles pour blesser quiconque a la folie de s'en prendre à lui.

                Glaed sauta de son épaule, surprise et apeurée par l'apparition imprévue du vampire. D'un simple mouvement de la main, Syl lui indiqua de les laisser seuls. La Reine des pixies obtempéra, non sans lui murmurer en passant près de lui :               

                -Mon peuple continue de filer Selwyn. Soyez prudent, mon cher ami. Le seigneur Varkolâk a développé une grande Soif.

                Dans un dernier éclat, la pixie disparue et il ne resta de sa présence que quelques paillettes colorées qui retombèrent mollement vers le sol, se dissipant avec de le toucher. Syl tournait toujours le dos au vampire, la nuque roide et les poings serrés. Il ne savait véritablement comment réagir.

                -Je devrais t'ignorer, dit l'elfe d'un ton dur et froid. Il se retourna pourtant pour faire face à Matfey, n'aimant guère présenter son dos au vampire. L'avertissement de Glaed n'était pas surfait ; Matfey avait succombé à la Soif et il ne savait pas jusqu'où sa chute l'avait mené. La prudence voulait qu'il n'ait pas un comportement de proie avec lui.

                -Je ne te mordrai pas, si c'est ce que tu crains. Je n'en suis pas là.

                Le même sourire désabusé dansa sur leurs lèvres. Pendant un instant, Syl se rappela les premiers temps de leur relation où, jeune elfe fringant et espiègle, il s'était vu séduit par un puissant seigneur vampire que son père avait connu lors des Grandes Guerres et qu'il qualifiait de volage tant dans ses amours que dans ses choix. S'il avait fini par apprendre la fidélité en trouvant son Compagnon, il n'en restait pas moins que Matfey Varkolâk avait été beaucoup de choses dans sa longue vie mais jamais quelqu'un de chaste et d'obéissant aux lois établies.

                Aujourd'hui ils en étaient à se regarder en faïence, plein de remords et de colère, l'un au service d'un monarque traditionnaliste, aux idées modérées, l'autre un extrémiste, chef du mouvement uniformiste. Mais ce qui vrillait réellement le cœur de Syl n'était pas la déchéance du plus vieux des vampires. C'était de savoir qu'il en était la cause indirecte. Leur lien de Compagnons était immortel, leurs morts mêmes ne le briseraient, mais ils étaient tous deux mis en danger par la fuite de la magie et, cela, Matfey ne l'acceptait pas.

                La fuite de la magie était en réalité leur plus gros problème. Depuis un millénaire qu'elle s'était aggravée au point qu'ils s'en soient rendus compte, le Parallèle Magique avait sombré dans un cycle destructeur qui tendait à le mener au chaos. C'était à cause d'elle, et de la crainte de la mort qu'elle amenait, que Selwyn et ses idées extrémistes avaient pris de l'ampleur. Et quand elle était devenue le souci constant des Feae, un demi-siècle plus tôt, c'était elle qui avait poussé Matfey Varkolâk, seigneur vampire aussi puissant que renommé, à la dissidence. Elle lui avait fait rejeter les idées modérées de son suzerain et se briguer contre son autorité. Lui qui craignait pour la vie de son Compagnon, et pour la sienne, lui qui avait déjà connu la Mort lors des Grandes Guerres d'avant Bertil Eirik, il avait décidé de trouver une solution à cette fuite.

                Mais Syl ne pouvait s'accorder avec ses idées, quand bien même ses raisons soient au fond venues du cœur. Même si sa vie était sur la balance, il n'accepterait pas que toute une race soit réduite en esclavage et que le Parallèle Humain ne devienne qu'un grenier à ressources pour le Parallèle Magique. Alors, soit-il son Compagnon, il avait chassé Matfey loin de lui, échouant à lui faire renoncer à ses idées, refusant de l'y aider. Il ne passait pas un jour sans qu'il souffre de cette séparation mais il était détective itinérant et son devoir était de protéger les deux Parallèles indistinctement.

                Syl cligna des yeux et reprit difficilement pieds avec la réalité. Il n'avait pas dormi de la nuit, malgré qu'il eut quitté les réjouissances de Yule assez tôt, et sa fatigue se faisait ressentir. Il n'avait nul envie de se battre avec les sentiments - mélange de joie et de colère - que Matfey déclenchaient en lui.           

                C'est pourquoi il se décida à écouter cette conversation.

                -Quelles sont tes raisons à ta présence devant moi ? Yule est terminée depuis plusieurs heures.

                -Etrange façon de m'ignorer, remarqua Matfey et son air taquin figea Syl. Encore une fois, il oscillait entre deux sentiments opposés. La colère finit par l'emporter.

                -Ne plaisante pas !

                Le ton sec et casant fit perdre sourire et arrogance au vampire qui recula de deux pas dans les ombres du couloir, comme s'il voulait s'y cacher pour échapper à la colère de son Compagnon. Syl renifla. Il l'avait connu plus combatif. Il le suivit dans son mouvement et lui attrapa le visage qu'il étudia quelques instants avant de le lâcher. Comme il le craignait, le vampire était brûlé.

                -C'est tout ? s'amusa Matfey en serrant son poignet qu'il avait laissé retombé. Cette dernière année loin de toi fut longue. Ton contact me manque.  

                -Tu t'es infligé cette affliction tout seul, répliqua sèchement Syl en ignorant les picotements de sa paume. Il lui fallait trouver une diversion avant de succomber à la présence de son Compagnon.

                -As-tu renoncé à tes idées ?

                Matfey baissa les yeux et découvrit ses dents. Sa réponse ne fut qu'un sifflement.

                -Je sens la magie s'affaiblir dans ma chair même. Je n'aurai cesse de mettre en œuvre mes idées tant que cette douleur me griffera la peau.

                Syl secoua la tête et se dégagea de la poigne du vampire qui ne chercha pas à l'en empêcher. Mais l'elfe n'abolit pas leur proximité et resta à un souffle de lui.

                -Pourquoi as-tu volé sous le soleil ?

                -Je devais te parler.

                Leurs yeux se rencontrèrent, verts de mousse dans noirs de nuit, et restèrent accrochés.

                -Selwyn a pactisé avec le Monstre.

                Syl ferma les yeux, rompant le contact avec Matfey sans s'en rendre compte, et le vampire gronda de dépit. Le moment était passé, la quiétude envolée, et les yeux de Syl, lorsqu'ils se rouvrirent, étaient plein de questions.

                -Je le craignais. Comment le sais-tu ? Es-tu lié à cette histoire ?

                -Jamais je ne me liguerai avec ce renégat de dragon ! cracha le vampire en s'avançant vivement, les crocs découverts. Syl n'eut pas même un frisson et ne fit que calmement repousser Matfey.

                -Je suis heureux de l'entendre. Alors comment cette connaissance est-elle venue à toi ?

                -Je surveillai ce garnement de Germund, expliqua Matfey, apaisé. Le pouvoir pris par sa Lance devenait inquiétant. Il ne se rend même pas compte à quel point il se fourvoie. Et voilà qu'il s'est allié au dangereux Cheng Lóng.

                Syl se prit le menton dans la main droite, la gauche appuyée sur sa canne-épée, et surpris un sourire tendre sur le visage de Matfey. Il leva un sourcil, interrogateur, et le vampire lui rendit la pareille. Peut-être avait-il rêvé ces quelques secondes où Matfey avait laissé tomber son masque de dureté et de sarcasme ?

                -J'ai ordre d'arrêter Selwyn par tous les moyens que je jugerai bons, dit-il et se regard se fixa sur le vampire. Il hésitait encore. D'un côté, l'aide de Matfey serait inestimable. D'un autre, il craignait qu'il ne prenne cette alliance provisoire comme une invitation de sa part. Or il refusait toujours les idées extrémistes de son Compagnon.

                -Je vais t'aider à attraper ce malfaiteur de Germund.

                Un coup d'œil vers le vampire lui apprit qu'il ne faisait pas d'illusion quant à cette alliance. Soulagé, Syl hocha la tête et reprit sa route. Juste avant de sortir du Palais, un raclement de gorge l'arrêta et il se retourna, trouvant Matfey immobile, loin des rayons du soleil hivernal. Un certain éclat amusé dansait dans ses yeux noirs ; amusement qui se renforça quand Syl ôta son manteau pour détacher son veston qu'il lui présenta.

                -Cela me rappelle des souvenirs, dit le vampire. Sauf qu'en ces temps-ci, il s'agissait d'une tunique celtique. Jamais je ne regretterai ce lointain vol sous le soleil.

                Sans plus attendre, Matfey se transforma en chauve-souris et fusa dans les bras de Syl qui l'entortilla dans son veston pour le protéger des rayons de l'astre du jour. Le détective n'arrivait pas à ôter le grand sourire qu'il devinait accroché à ses lèvres. La présente situation rappelait un évènement trop heureux pour qu'il laisse les disputes du dernier demi-siècle venir l'entacher.

                Il y avait bien des millénaires, un vampire joueur avait séduit la fille d'un seigneur celte et s'était fait prendre avec elle. Pour échapper à ses poursuivants, il avait revêtu sa forme animale et bravé les rayons du soleil qui le brûlaient pourtant sans pitié. Syl se rappelait avec acuité le moment où il avait dévalé la plaine, rapide et agile comme le cerf, pour récupérer dans sa tunique celui qui allait s'avérer être son Compagnon - et lui causer tant de problèmes.

                Le sourire toujours aux lèvres, il serra le vampire transformé contre lui, prit bien garde à ce qu'aucun rayon ne l'atteigne et sortit du Palais. Le moyen le plus rapide pour rejoindre Lugdunum était de prendre l'un des Portails Intérieurs, présents sur le forum qui s'étalait aux pieds de la colline du Palais. Syl se mit à courir, Matfey toujours lové contre lui, et dévala la pente d'un pas sûr. Ils devaient se dépêcher. Selwyn Germund devait déjà avoir atteint Lugdunum et Syl avait peur de deviner ce qu'il prévoyait.

                Lugdunum la Riche contenait les Portails Extérieurs qui permettaient de se rendre dans le Parallèle Humain.  

                Les rues de Lugdunum étaient, comme de coutume, tellement bondées qu'il s'avérait difficile de faire un seul pas. Syl gronda de dépit lorsqu'il se retrouva une énième fois coincé entre deux corps. Une autre bousculade faillit le mettre à terre. Dans ses bras, Matfey s'agita et il resserra sa prise sur lui : il ne manquerait plus que le vampire ne se fasse brûler par le soleil dans son impatience.

                -Enjoins-toi au calme, gronda le détective en se faufilant vivement dans une interstice. Nous ne sommes pas arrivés.

                Un soupir audible s'éleva de son veston et il retint un nouveau sourire. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait agit de concert avec Matfey et il serait se voiler la face que de ne pas reconnaître sa joie à cela. Pourtant Matfey, si imbu de lui-même et solitaire, n'était pas un coéquipier facile à vivre.

                Un léger bruissement le sortit de ses pensées et il releva la tête. Voyant la reine Glaed Berth revenir vers eux, il se décala sur le côté, sortant du flux de la foule, et se cala contre un bâtiment, plus ou moins à l'abri des bousculades.

                -Selwyn a atteint les Portails Extérieurs, lui apprit la pixie, le visage tordu par l'inquétude. Le doute n'est plus permis : il se rend dans le Parallèle Humain.

                Un frisson traversa Syl. Quel but obscur menait donc Selwyn en le Parallèle Humain qu'il haïssait tant ? La peur  grandissait en lui en un serpent qui se tortillait et crachait son venin.

                -Il nous faut l'en empêcher !

                D'un brusque et puissant mouvement, Matfey s'éjecta de ses bras en direction d'une ruelle étroite et sombre, quelques volutes de fumée dans son sillage. Interloqué par son comportement, Syl s'élança à sa suite et manqua de percuter le vampire qui avait quitté sa forme animale.

                -Pas un mot, siffla le détective devant le sourire goguenard qu'affichait son vis-à-vis. Aux vues de la situation critique dans laquelle ils se trouvaient, Matfey préféra lui obéir. Il reprit son sérieux et sa magie crépita à ses doigts.

                -Il n'a plus de temps à perdre. Le prix à payer risque d'être fort mais il nous faut nous téléporter jusqu'au Portail que Selwyn va utiliser.

                -Nous ne savons pas lequel, argua Syl en fronçant les sourcils. Le danger est bien trop grand de nous retrouver écartelés à différents endroits.

                -Enjoins-toi au calme, susurra Matfey, reprenant sciemment les mots utilisés par son Compagnon à son égard quelques instants plus tôt. Syl le foudroya du regard mais ne récolta qu'un sourire amusé. Secouant la tête, abandonnant l'idée de changer le caractère de Matfey, il se redressa et prit une grande inspiration. Son cœur se calma peu à peu et il fit le vide dans son esprit pour se permettre de penser clairement.

                Le maître-mot de Lugdunum était d'être pratique. Les Portails Extérieurs n'étaient donc pas disséminés au hasard dans la ville. En réfléchissant bien, en pesant ses motivations et ses fréquentations, il pouvait trouver le Portail que Selwyn Germund allait sans doute utiliser. Les Portails du Gand Forum étaient hors de cause. Jamais l'extrémiste n'oserait s'y rendre car il était recherché dans tout le Royaume d'Europe pour les hauts crimes de lèse-majesté et de trahison. Du fait de ses actions mêmes, la surveillance autour des voyages par les Portails étaient trop importante pour lui permettre de passer le filet et s'enfuir. Selwyn n'avait d'autre choix que de passer par le marché noir. Les petits charlatans de Portails miniatures et instables ne prendraient pas le risque d'aider un criminel en fuite. Il ne restait donc que les plus grandes têtes pour accepter de collaborer avec Selwyn.

                -Selwyn chemine vers l'ouest de la cité ? s'enquit Syl en se tournant vers Glaed Berth. La pixie hocha la tête et le détective grogna, guère enthousiasmé. Comprenant ce que cela impliquait, Matfey croisa les bras et haussa un sourcil circonspect.

                -Le puissant seigneur des ombres Sceler en lien avec ce garnement de Selwyn ? Voilà qui est étonnant. Il contrôle tout l'ouest de la cité et même le gouverneur envoyé par Seaghdha se soumet à lui. Pourquoi s'allier à un enfant tel que Germund ?

                -Et si ce n'était pas avec Selwyn que Sceler est allié mais avec son terrible marionnettiste ?

                Ils se regardèrent sombrement. Plus ils en découvraient, plus ils craignaient de comprendre toute l'ampleur de la machination.

                Matfey tendit la main vers Syl qui la prit sans hésiter une seconde ; il n'y avait plus le temps pour cela. Ils scandèrent en rythme le sortilège et un halo de magie noir-vert les entoura avant qu'ils ne disparaissent dans un léger claquement.

                Lorsqu'ils réapparurent, le contre coup du sort fut si grand que Syl sentit du sang lui couler du nez. Rejetant la tête en arrière, il se prit l'arrête entre les deux doigts et murmura faiblement un sort de guérison. Etant spécialiste de ces sortilèges, il ne lui prit qu'un peu de sa force magique et ne l'affaiblit pas plus. Derrière lui, Matfey s'était accolé au mur et grondait sourdement en le regardant, un voile d'inquiétude assombrissant encore plus ses yeux déjà si noirs.

                -Je vais bien, se sentit-il obliger de dire. Le vampire renifla et s'avança vers lui d'une démarche assurée. Sa magie restait plus puissante que celle du détective et le contre coup était déjà passé.

                -Voilà pourquoi je ne renoncerai jamais, glissa Matfey dans l'oreille de son Compagnon tout en faisant passer quelque peu de sa magie dans son corps. Aussitôt Syl sentit ses forces physiques lui revenir et sa propre magie danser sous sa peau.

                -Arrêtons Selwyn, dit-il en se détournant du vampire. Matfey le regarda encore quelques secondes avant de se transformer en chauve-souris et fuser dans les ombres. Syl se précipita à sa suite, dégainant son épée dans la foulée. Il  faisait confiance à Matfey pour localiser Selwyn Germund et le retarder le temps qu'il arrive. Aussi jeune et fanatique soit-il, Selwyn restait un épéiste hors-pair et un puissant sorcier. Ils ne seraient pas trop de deux pour le mettre aux arrêts. Une nouvelle fois, le détective se désola d'en avoir fait son élève.

                Des éclats de voix lui parvinrent et il accéléra le pas. Il tourna au coin d'une rue et ne put retenir un cri apeuré lorsqu'il vit le corps de Matfey s'écraser contre un mur. Il se stoppa net et résista à l'envie de se précipiter vers son Compagnon lorsqu'il le vit se relever plus furieux que blessé. En face d'eux, un grand loup-garou aux muscles épais et aux yeux rusés les fixaient tour à tour.

                -Je ne vous permettrai pas de mettre la pagaille sur mon territoire, gronda Sceler. Il n'avait fini sa phrase que Matfey était sur lui, griffes et crocs à découvert, feulant furieusement. Le lycanthrope et le vampire s'engagèrent dans une lutte sans merci, ne retenant ni leurs coups ni leurs cris, dans le but évident d'étriper l'autre.

                -Vas-y, Sylvè ! cria Matfey en évitant un coup de poing. Sceler le repoussa violemment pour se tourner vers Syl mais le détective les avait déjà contourné quand il lui était devenu évident que Matfey avait le dessus sur son adversaire. Poussant un rugissement indigné, Sceler se lança à sa poursuite mais une ombre passa sur lui et il dut vivement se baisser pour éviter une main pleine de griffes acérées.

                -Garde les yeux sur ton ennemi si tu ne veux pas te faire occire, cracha Matfey en attaquant à nouveau, faisant reculer le lycanthrope. Un coup d'œil en arrière lui apprit que Syl était presque arrivé au niveau du Portail. Pourtant il ne voyait pas Selwyn Germund.

                Réussissant à attraper le loup-garou par le cou, il le plaqua contre un mur et pressa ses griffes sur la carotide qui palpitait fortement.

                -Où est-il ?

                Sceler ricana. Matfey vit dans ses yeux qu'ils s'étaient faits leurrer. Il n'avait pas à faire là un à lycanthrope bestial mais à un seigneur intelligent. Jamais Sceler n'aurait fait les erreurs qui les avaient mené à lui. Selwyn s'était joué d'eux.

                Le flair du détective avait été dupé par son propre enseignement.

                -Où est-il ?! rugit le vampire en secouant sa victime. Le crâne de Sceler se fracassa sur le mur et le visage du lycanthrope se tordit de douleur et de colère. Il attrapa le bras qui le retenait et le serra avec force.

                -Un autre Portail, siffla-t-il. Je n'aurais jamais cru que Sylvestrig Stigand se fasse avoir par un simple sortilège de métamorphose.

                Matfey devint blanc. Il ne connaissait qu'une seule race capable de duper les pixies par une métamorphose : les dragons. Cheng Lóng était encore plus impliqué qu'il ne l'aurait cru pour avoir envoyé un membre de ses troupes d'élite.

                Son poignet meurtri le ramena à la réalité et il fusilla du regard Sceler. Il n'en eut cure et sa poigne se fit de plus en plus forte et les os menaçaient de se briser. Pourtant Matfey ne le relâcha pas, resserrant même sa prise sur la gorge de sa victime. Sceler grimaça et rejeta la tête en arrière dans une tentative de respirer plus grandement, dévoilant sa gorge au vampire. Aussitôt Matfey brisa le lien avec ses yeux, immanquablement attiré par les pulsations de la carotide. 

                Sa respiration se bloqua puis repartit de plus belle. Ses yeux s'écarquillèrent et le noir d'iris recouvrit son homologue plus fondé de la pupille. Un souffle saccadé s'échappait de ses lèvres entrouvertes sur ses crocs, longs et prêts à mordre. A cette pensée, sa poigne faiblit et un sourd gémissement s'échappa de son corps tendu.

                Sceler sentit le danger et resserra son emprise sur le poignet du vampire, tentant vainement de lui faire lâcher prise. Sa peur décupla la Soif de Matfey qui se pencha vivement vers la gorge offerte, ne s'arrêtant qu'à quelques millimètres, son souffle chaud y déclenchant des picotements. Sceler grogna et le son fut repris en écho par son agresseur. Matfey luttait de toutes ses forces contre cette Soif impardonnable qui le poussait à souhaiter le sang de ses semblables.

                Cela faisait tellement longtemps qu'il n'avait étanché sa Soif. Eloigné du Parallèle Humain du fait des manigances de Selwyn, il n'avait bu de sang humain depuis plusieurs mois. L'utilisation du sort de téléportation avait fini de raviver sa Soif, terrible et dominatrice. Elle était plus forte que jamais.

                -Les…vampires…tels…que…toi…ordure…doivent….être….tués…

                Les halètements du lycanthrope le ramenèrent au présent, à cette carotide qui s'affolait devant son nez, à ce corps chaud qui tremblait contre lui, soit-il gorgé de puissance et de magie. Surtout gorgé de magie.

                Il serait si facile de mordre cette chair tendre et de se repaître de la magie qui y courrait.

                -Matfey !

                Le lointain cri transperça son crâne avec tant de force qu'il gémit de douleur et relâcha Sceler qui ne perdit pas de temps pour l'éjecter loin de lui d'un violent coup de pied dans le ventre. Massant sa gorge endolorie, Sceler le dévisagea froidement.

                -Vous êtes fini, cracha-t-il, encore tremblant. Tous les deux.

                Un éclair de magie apparut à ses côtés, une grande silhouette encapuchonnée posa sa main sur son épaule, et ils disparurent en un claquement de doigts. Au même instant, Syl fut de retour à ses côtés, affolé et fébrile. Il bondit sur le vampire estomaqué et le tira à sa suite dans la première ruelle qu'il vit.

                La suite ne fut qu'une série d'agressives lueurs et de vols de débris lorsque le Portail explosa. 

7: Part I : De l'existence de la maguie - VII : Poursuite embûchée
Part I : De l'existence de la maguie - VII : Poursuite embûchée

        â€‹    â€‹Il revenait lentement à lui. Une douleur aigue lui vrilla le crâne et il gémit sourdement, au bord de la nausée. Son torse le faisait également souffrir, comme s'il avait été percuté par un objet lourd, et un poids pesait bel et bien sur lui.

                Par le grand Eirik, que lui était-il donc arrivé ?!

                -Sylvestrig !

                Il ouvrit soudainement les yeux, violemment rappelé à la conscience par la voix inquiète de Glaed Berth. Papillonnant des yeux, la vision encore floue, il se redressa lentement pour s'appuyer sur le mur qui le soutenait déjà à moitié et le poids qui le maintenant roula sur le sol.

                -Qu'Eirik soit loué ! s'écria Glaed en voletant près de son visage. Vous êtes réveillé.

                Encore sous le choc, ses pensées ayant du mal à se raccrocher au présent, et encore moins à lui fournir une explication quant à la situation, Syl ne fit que fixer la pixie en clignant des yeux. La petite reine ailée se laissa glisser jusqu'à sa joue et posa un minuscule bras blanc sur la peau salie de l'elfe qui sursauta légèrement sous le contact.

                Ramené à la réalité, Syl observa les alentours et son souffle se bloqua dans sa gorge devant le désastre. Toute autour de lui n'était que  maisons abattues et murs noircis dans une atmosphère de désastre illustrée par l'air encombré de poussière et de fumée.

                Il s'en souvenait maintenant. Le Portail Extérieur qu'il inspectait avait soudainement émis des signes d'une prochaine explosion. Il avait à peine eu le temps de courir en arrière récupérer Matfey avant qu'ils ne se fassent souffler par la force de la détonation.

                -Matfey ?!         

                Affolé, Syl chercha des yeux le vampire et toute couleur déserta son visage lorsqu'ils tombèrent sur la forme inanimée de son Compagnon. Voilà donc le poids qui l'encombrait ! Matfey avait rapidement saisi ce qu'il se passait et son prime instinct avait été de le protéger de son corps. Ce qui expliquait sa douleur au torse et l'absence de brûlure alors que le dos de Matfey en était recouvert. D'ailleurs, il fumait encore.

                Vivement, Syl ramena le vampire contre lui, l'ôtant au feu cruel des rayons du soleil. Il n'osait le retourner à cause de son dos. Gisant désarticulé dans ses bras, Matfey était inconscient et respirait à peine. Syl sentait son souffle saccadé et faible buter sur sa gorge. Matfey était déjà affaibli par le jour et l'utilisation de sa magie lui avait coûté cher en énergie vitale. Son dos n'était plus qu'un amas de brûlures, de plaies ouvertes et d'éclats de Portail. Sa magie noire y serpentait, vaine à le soigner, et il s'affaiblissait à mesure qu'elle échouait. S'il ne faisait rien, Matfey, tout puissant soit-il, risquait de mourir.

                Sans attendre plus longtemps - et sans hésiter une seule seconde dès que l'idée eut fait son chemin - Syl appliqua sur le dos malmené une main brillante de magie verte. Peu à peu, les éclats tombèrent au sol, les entailles se refermèrent et les brûlures disparurent.

                -Vous allez trop loin, mon ami, intervint Glaed quand il commença à haleter sous le poids conséquent que la magie lui demandait. Il laissa couler l'avertissement, ne s'y attardant pas même une seconde.

                -Allez quérir de l'aide, Majesté, lui dit-il en continuant ses soins avec une diligence redoublée. Le moindre faux pas rendrait la magie dangereuse et il ne pouvait se le permettre.

                Glaed secoua le tête, attristée par l'entêtement de l'elfe. Mais elle savait ne pas pouvoir lui faire changer d'avis. Pas quand la vie de Matfey Varkolâk était en jeu. Alors elle les laissa seuls et s'envola vers le centre de Lugdunum. Le gouverneur Nazar devait être prévenu de tout ce qui se tramait dans sa ville.

                Syl continuait à déverser sa magie dans le corps de Matfey et il ne s'arrêta que quand le dos du vampire ne fut plus que tiré par des brûlures en cours de guérison. Il était recouvert d'une pellicule de sueur et plus blanc que le vampire lui-même. Le sort lui avait demandé une immense énergie. S'il s'était agi d'autre chose que d'un sort de guérison, à ne pas en douter, le contrecoup l'aurait mené aux portes de la mort.  

                Il pesta faiblement. Autrefois un tel sort ne lui aurait pas autant demandé. Plus le temps passait et plus il s'affaiblissait. Il savait qu'il en était de même pour tous les Feae de sa génération et de moins en moins de magiciens et de sorciers naissaient au sein des nouvelles.

                Contre lui, il sentit Matfey revenir peu à peu à la conscience. Son souffle s'était fait de plus en plus sûr et son corps de moins en moins flasque. Syl devinait le vampire réveillé mais pas totalement émergé des affres de l'inconscience. Tendrement, il lui caressa les cheveux en murmurant des paroles rassurantes. Plus tard, il se maudirait certainement d'avoir eu une telle faiblesse. Mais pas pour l'heure où Matfey gisait affaibli et blessé dans ses bras.

                Mais l'atmosphère de quiétude fut brisée lorsque Matfey le repoussa d'un violent mouvement, la respiration rauque et irrégulière. Ne comprenant pas son geste, Syl resta assis là où il avait été envoyé et le regarda avec de grands yeux interloqués. Devant les crocs sortis et les yeux aux pupilles rétrécies, il comprit.

                -Ma magie aurait dû te suffire.

                Sans être réellement accusateur -après tout Matfey avait eu assez de conscience pour s'écarter de lui avant de franchir le point de non-retour - Syl était interrogateur. Jusqu'où la santé de Matfey s'était-elle dégradée lors de ce dernier demi-siècle ?

                -Elle est suffisante, lui assura Matfey en se relevant lentement pour se coller contre le mur, sifflant distraitement sur le soleil qui menaçait de venir jusqu'à lui. Syl l'y rejoignit à pas lent, attentif à vérifier que Matfey contrôlait sa Soif, ne voulant pas envenimer la situation plus qu'elle ne l'était déjà. Matfey avait failli mourir, Selwyn s'était joué d'eux et même Sceler s'était échappé, cela lui suffisait pour la journée.

                -Tu es bien pâle, Sylvè, remarqua Matfey en le regardant de haut en bas, un éclat de colère au fond de ses yeux noirs. Syl le coupa avant même qu'il ne s'engage sur cette voie.

                -Ton inquiétude n'a pas lieu d'être. Je n'ai point été blessé et je survivrai au prix de la magie.

                Matfey le dévisagea sans rien dire, s'attarda sur son  visage émacié, et renifla, guère enthousiasmé par ce qu'il voyait. Syl n'avait peut-être pas été blessé mais il avait été bien plus vidé d'énergie qu'il ne voulait lui avouer.

                -Allons ! Nous avons à faire. Plus nous laissons le temps passer, plus Selwyn s'écarte de nous.

                Matfey le fixa encore quelques secondes avant de détourner le regard, acceptant de changer de sujet.

                -Savons-nous où il est allé ?

                -Sa Majesté le cherche. Et elle le trouvera car il ne saurait duper les pixies plus d'une fois ; bien que je ne sache toujours pas comment il a fait.

                -Sceler, Selwyn Germund et Cheng Lóng. Trois noms, trois alliés.

                Le choc s'inscrivit dans les yeux verts.

                -Et les dragons sont des métamorphistes de renom, tout à fait capable de berner le regard des pixies.

                Le vert s'était assombri d'une peur qui ne faisait que croître. Les deux Parallèles étaient en grand danger. Plus en danger qu'ils ne l'avaient été depuis des millénaires.

                 Ignorant leurs corps harassés, ils quittèrent la ruelle dévastée dans l'idée de rejoindre le Grand Forum. Toutefois ils n'eurent pas à aller loin pour en apprendre davantage. Le gouverneur Nazar, ramené par Glaed Berth, venait d'arriver sur les lieux.

                -Sylvestrig Stigand et Matfey Varkolâk ! Deux grands noms de ce royaume que je n'aurai pas cru revoir un jour opérer ensemble. Pourtant vous voilà à chasser l'extrémiste en commun.

                Il leur dédia un sourire qui dévoila ses crocs. Matfey s'hérissa et découvrit les siens, répondant par la violence à l'insolence de son plus jeune comparse. Syl le maintint distraitement à ses côtés. Nazar s'amusait allégrement de la faiblesse de son aîné qu'il osait défier du regard.

                -Au moins sais-je maintenant que l'affaire qui m'a fait sortir en plein jour n'est pas dénuée d'intérêt.

                Il laissa glisser son regard sur les ruines du quartier et, devant les restes épars du Portail, son arrogance se transforma en une véritable colère qui en tordit ses traits.

                -Les responsables de cela me le payeront au prix cher. Un Portail Extérieur demande une grande magie et des investissements considérables !

                -Nous attraperons les responsables, promit Syl, parlant avant que Matfey ne puisse le faire et dévoiler par un sarcasme l'implication de Cheng Lóng. Ils devaient garder le secret aussi longtemps que possible pour ne pas déclencher une panique générale qui gèlerait le Royaume d'Europe et le rendrait incapable d'agir.

                -Puis-je vous y aider ? C'est ma ville et je compte bien la défendre.

                S'il était toujours aussi arrogant, Nazar se fit nettement plus conciliant.  

                -Il nous faut retrouver Selwyn Germund.

                -Encore et toujours cet avorton, gronda le gouverneur, méprisant. Il claqua des doigts et une très jeune vampire apparue à ses côtés. Syl plissa des yeux et devina plusieurs formes de chauve-souris dans les ombres environnantes. Ainsi Nazar ne s'était pas déplacé seul. Outre le fait que Sceler ait encore fait des siennes dans sa ville, alors qu'il le tolérait sur un territoire délimité, le gouverneur de Lugdunum devait se sentir concerné par les dégâts que Selwyn pouvait déclencher pour les affaires florissantes de la cité.

                 La nouvelle venue lui murmura quelque chose à l'oreille puis se recula sans lever les yeux, à la fois intimidée par son supérieur et par la présence pesante du seigneur Varkolâk dont toute la puissance était lâchée dans l'aura qui l'entourait.

                -Selwyn a quitté notre Parallèle, leur apprit Nazar, sombre. Syl n'en fut pas surpris, juste accablé. Il pensait avoir le temps de rattraper Selwyn avant qu'il ne puisse traverser l'Entre-Parallèles.

                -Nous allons mettre un Portail sûr à votre disposition, lui assura Nazar. Un sourire mauvais étira ses lèvres. Rattrapez donc cette vermine.

                Voyager entre les Parallèles fut l'affaire d'une poignée d'heures. Nazar avait configuré le Portail pour leur faire prendre le même chemin que Selwyn Germund. A la grande inquiétude de Syl, ils arrivèrent directement à Lutèce. Mais que manigançait donc Selwyn ? Il n'avait que mépris pour les Humains et leur Parallèle.

                Matfey ne s'attarda pas à ses côtés. Sa Soif ne pouvait plus être domptée, il lui fallait l'étancher au plus vite avant de commettre l'irrémédiable, un acte qui lui ôterait tout espoir d'obtenir le pardon de Syl s'il venait à le commettre.

                -Il me déplairait de devoir te pourchasser, le prévint Syl lorsqu'il comprit son dilemme. Matfey sourit en dévoilant ses crocs, le corps tendu comme un arc.

                -Je m'en tiendrai à notre pacte.

                En un clignement de paupières, le vampire avait laissé place aux fugaces vestiges de battements d'aile. Syl soupira, vaincu par la fatalité ; un criminel allait perdre la vie d'ici la nuit. La Soif de Matfey était trop profonde pour qu'il se retienne cette fois-ci.

                Sans s'attarder, il reprit ses investigations. Tout Fea laissait derrière lui une trace magique  aisément reconnaissable. En le Parallèle Magique, il était aisé de la camoufler dans l'amalgame de magies que le nombre conséquent de Feae entraînait mais, au sein du Parallèle Humain, dénué de la moindre magie, la trace de Selwyn était facile à suivre. Avec l'aide de ses bésicles dont le verre rouge, créé à partir de la magie par d'ingénieux procédés, permettait d'augmenter la portée de sa vision magique, il ne devrait pas tarder à retrouver celui qu'il cherchait.  

                S'il trouva en effet la piste de Selwyn assez rapidement, il lui fallut pourtant toute la journée pour la remonter jusqu'aux alentours de Bonne Chaumière. Plus il avançait dans cette direction, plus ses craintes croissaient et elles crurent d'autant plus qu'il perdit toute trace dès qu'il eut atteint les abords de Bonne Chaumière. Selwyn s'était comme volatilisé.

                Le quartier de Bonne Chaumière n'était pas humain ; il était habité par une communauté composée de Feae qui avaient décidé de quitter le Parallèle Magique pour vivre à la mode humaine, sans se faire ni remarquer ni se mêler aux humains. Brynja, l'une des dernières représentantes des nains, les commandait. L'ayant déjà rencontrée dans le passé, Syl savait que Brynha était une femme têtue, rude et indépendante. Mais plus que tout, elle craignait que les humains n'apprennent l'existence de sa communauté. Car dans tel cas, elle et sa communauté ne pourraient plus vivre à Bonne Chaumière, tous les royaumes, hormis peut-être le Zhā tÇ” dissident, se liguant contre eux.

                Un tel évènement dans la situation actuelle pourrait également mener à la fermeture, au moins provisoire, des Portails Extérieurs. Il ne fallait pas chercher plus loin pour comprendre les méfaits prochains de Selwyn à l'encontre de cet endroit.

                Il allait s'engager au travers du Voile, vestige d'ingénierie naine, qui séparait Bonne Chaumière de la Paris humaine lorsqu'une voiture s'arrêta derrière lui, stoppant ses mouvements. Il plissa des yeux devant la luxueuse machine, comprenant qu'il ne s'agissait pas d'un hasard si elle s'était arrêtée devant lui.

                La portière arrière s'ouvrit et un homme de la trentaine sortit à sa rencontre. Chaleureux, il tendit la main vers lui.

                -Bonjour, monsieur Stigand. Cela faisait longtemps.

                -Il est bon de vous revoir en forme, sieur Delacroix, répondit Syl en acceptant la main tendue, aimable malgré sa surprise initiale. S'il en croyait ses souvenirs, déjà neuf ans étaient passés depuis qu'il avait sauvé la fille de Dylan Delacroix des mâchoires d'un loup-garou. Si l'homme lui avait déjà fait bonne impression à cette époque, maintenant qu'il se tenait devant lui, professionnel et charismatique, cette impression s'en trouvait renforcée.

                -J'aimerais vous parler, si vous le voulez bien, dit-il en se déplaçant sur le côté pour ouvrir la porte à l'elfe. Syl hésita un instant. Il aurait voulu se charger de Selwyn au plus vite, et éviter ainsi qu'il ne puisse agir, mais il était préférable de ne pas se mettre le Ministère des Affaires Magiques sur le dos. Se résignant à l'attente, Syl monta dans l'habitacle ; de toute façon, il avait perdu la trace de Selwyn et doutait de la retrouver sans une recherche poussée. Peut-être que l'ingénierie humaine, que Selwyn sous-estimait souvent, lui servirait plus.  

                Dylan prit place à ses côtés et la voiture démarra. Ils étaient séparés du chauffeur par une vitre noire et opaque que Syl devina également insonorisée. Dylan Delacroix souhaitait avoir une conversation totalement privée.

                -Dites-moi, sieur, à qui ai-je l'honneur ? Au secrétaire d'Armand Lewis ou à son successeur ?

                -Ne me faites pas enterrer mon supérieur avant l'heure ! rit Dylan en secouant la main. Mais, certes, depuis notre dernière entretenue, je suis devenu son bras droit. Le ministre Lewis n'est pas encore décidé à prendre sa retraite. Il n'a pas encore soixante ans après tout.

                Ses traits perdirent tout amusement et il se fit plus menaçant.

                -Quelques problèmes l'inquiètent à vrai dire. Madame Brynja a perdu le contrôle d'une partie  de sa communauté qui est partie s'installer aux Etats-Unis, forçant le ministre à se rendre sur place officialiser leur situation et à me laisser les rênes ici. Et voilà que j'apprends que deux Portails se sont ouverts à quelques minutes d'intervalle près de Bonne Chaumière dont l'un a amené le détective itinérant Sylvestrig Stigand en personne.

                Ils se jaugèrent tous deux du regard sans qu'aucun des deux ne prenne l'avantage ou ne baisse les yeux. Syl devait s'avouer impressionné par l'aura que dégageait Dylan Delacroix. Neuf ans plus tôt, sa peur pour sa fille l'avait altérée. Ses méthodes étaient plus directes et coupantes que celles d'Armand Lewis et Syl les apprécia. Au moins ne tournaient-ils pas en rond.

                -N'incriminez pas trop vite Dame Brynja, abdiqua finalement Syl, mettant fin à leur défi visuel, satisfait de ce que Dylan lui avait laissé entrevoir. Tant qu'aucune preuve ne la fourvoie, elle n'est qu'une victime potentielle du véritable danger. Sachez que l'extrémiste Selwyn Germund s'est rendu dans votre Parallèle.

                Mais Syl préféra garder pour lui l'existence du terrible marionnettiste de son ancien élève. Pour l'instant, les humains n'avaient pas à connaître Cheng Lóng. Il était pour eux un adversaire sans commune mesure, une créature contre laquelle ils seraient à jamais impuissants, et ils ne pourraient qu'éprouver une terreur infinie en ayant cette connaissance.

                Les yeux de Dylan s'étrécirent. Il comprenait bien la situation délicate dans laquelle ils se trouvaient.

                -Le Ministère ne peut que vous aider à l'attraper. Je vais mettre des hommes sur le coup.

                Dylan attrapa son portable et le porta à son oreille. A l'autre bout du fil, Syl reconnut la voix de Julius Leroy qu'il avait déjà rencontré neuf ans plus tôt. Un homme avisé allié à un agent de terrain efficace. Un allié qui lui plairait d'avoir à ses côtés. Il ne lui restait donc qu'à régler le problème de Matfey.

                -Je demande également assistance pour camoufler un meurtre commis par un vampire.

                Tout le corps de Dylan se tendit et il tourna vers lui un regard dur que Syl soutint par la même dureté.  Il ne laisserait pas un humain le juger.

                -Vous me demandez d'aller à l'encontre des lois de mon pays ! Couvrir la Soif d'un vampire ? Je vous croyais plus honorable que cela, Stigand !

                -Les Feae n'éprouvent pas de pitié pour les criminels, s'expliqua froidement Syl. Un soupir s'échappa de sa poitrine. Mais s'il dépasse la ligne et s'en prend à des innocents, je l'arrêterai. Je ne peux promettre plus.

                Le téléphone de Dylan sonna, brisant le silence tendu de l'habitacle, et il décrocha avec hargne, agacé de devoir briser le contact visuel avec l'elfe. La tension envahit Syl lorsqu'il entendit les mots attaque et prison parmi la conversation ; Matfey avait déjà frappé.

                Dylan raccrocha et lâcha sourdement :

                -Il n'a pas tué. Le sujet est clos.

                La surprise de Syl fut telle qu'elle s'inscrivit partout sur son visage.

                -Est-ce si surprenant ?

                -Je dois vous avouer que je ne l'aurai pas cru capable de tant de retenue dans l'état dans lequel je l'ai laissé tantôt.

                Ils ne purent parler plus longtemps. La voiture pila soudainement, les éjectant violemment en avant, et Syl se félicita d'avoir pensé à la ceinture de sécurité. Son corps n'aurait pas été en état pour un tel choc. Reprenant ses esprits, il sortit de l'habitacle, imité en cela par Dylan. Le chauffeur, qui s'avérait être Julius Leroy, était déjà dehors et pointait un revolver d'argent vers la forme altière et pleine de suffisance d'un vampire au faîte de sa puissance. Syl leva les yeux au ciel : la nuit était déjà là, sûrement du fait du léger écart temporel qu'un voyage entre les Deux Parallèles impliquait. Gorgé de sang, libéré du poids du soleil, Matfey resplendissait de puissance.

                -Sieur Delacroix, dit Syl en se plaçant entre Julius et son Compagnon, laissez-moi vous présenter le seigneur Matfey Varkolâk. Sur cette affaire qui nous occupe, il est mon collaborateur. J'espère que nous arriverons à travailler en bonne entente.

 

                L'espoir de Syl avait été plus que mince et il avait eu raison de douter. Les mots cassants, le mépris et les accusations n'avaient cessé de pleuvoir, et de prendre en ampleur, depuis que Matfey était revenu. Le vampire n'avait d'abord pas voulu monter dans la voiture, refusant ne serait-ce que toucher cet objet humain dégradant, selon ses propres dires. Dylan n'avait pas apprécié et ils en étaient arrivés si loin dans leur dispute que Matfey était prêt de perdre le contrôle de sa retenue alors que Dylan le menaçait de l'arrêter. Syl avait dû s'interposer et presque jeter le vampire dans l'habitacle, se calant inconfortablement entre les deux hommes remplis de tensions et de haine.

                Matfey était loin de s'être calmé lorsqu'ils étaient enfin arrivés à destination. Il avait reniflé, condescendant, devant la grande maison sobrement décorée. Syl devina qu'il ne la trouvait pas à son goût. Pas assez flamboyante certainement.

                -Tu es indisposant, Matfey ! lui siffla-t-il en le retenant par le bras. Ni ton rang ni ton sang ne te dispensent d'être aimable avec nos hôtes.

                Matfey roula des yeux et laissa échapper un sifflement moqueur.

                -Allons donc, Syl, nos hôtes, vraiment ? Ils suintent de peur et de colère, l'un ne pensant qu'à me loger l'une de ses balles en argent dans le cœur, l'autre à m'enfermer. Les humains sont faibles et couards. Quel intérêt entrevois-tu à t'allier avec eux ?

                -Le Ministère des Affaires Magiques pourrait nous être utile, à défaut de ne pas nous mettre des bâtons dans les roues. Assez de ces airs de conquérant, de cette violence que tu dégages et de ce mépris que tu distilles. Assez ! Tu arrives au bout de ma patience et notre collaboration se rapproche de sa fin.

                Matfey recula, comme frappé, et tout son corps trembla sous le coup d'un grondement coléreux.  Syl le laissa là et rentra dans la demeure de Dylan Delacroix qui les y avait précédés. Julius était hors de vue, certainement parti chercher de nouvelles informations sur la position de Selwyn Germund.

                -Vous avez de drôles d'alliés, Syl.

                Dylan se tenait accolé contre le minibar qui délimitait la salle à manger de la cuisine. Une bière à la main et un sourire amusé aux lèvres, il ne restait plus guère de l'homme énervé de tantôt. Il semblait avoir profité de leur discussion pour regagner le contrôle de ses émotions.

                -Mettez-vous à l'aise, l'invita-t-il en tirant une chaise. Tant que Germund n'est pas retrouvé, il ne sert à rien de courir les rues. Une bière, ou préférez-vous du vin ?

                -Je serai plus pour un verre de vin, je vous prie, répondit Syl en posant manteau et chapeau sur la chaise. La porte d'entrée claqua et Matfey les rejoignit dans la pièce. Si sa démarche était encore celle du chasseur, il semblait avoir retrouvé sa sérénité, au moins en apparence.

                -Je vous serai gré de me servir également, sieur Delacroix, dit-il, la voix veloutée en une fausse sympathie. Sans relever, Dylan sortit un deuxième verre de son armoire et partit chercher une bouteille de vin.

                -Il me plaît de te revoir faire montre d'un peu de bon sens.

                Matfey haussa les épaules, ennuyé.

                -Tu ne me feras pas changer d'avis sur les humains mais, soit, je serai courtois avec ceux-ci. Du moins jusqu'à la fin de notre collaboration forcée.

                -Me voilà rassuré.

                Si Dylan, lorsqu'il revint de la cave, s'aperçut de la tension sous-jacente entre les deux Feae, il n'en laissa rien paraître. Sans se départir de son sourire amical, il leur servit à chacun un verre du plus grand cru qu'il avait pu trouver. Plutôt amateur d'hydromels et de bières, ses stocks de vin n'étaient pas aussi fournis qu'il l'aurait voulu pour accueillir ces deux illustres visiteurs. Si le détective avait assez d'amabilité pour ne rien lui faire remarquer, il appréhendait la réaction du vampire. La moindre étincelle pouvait rallumer les cendres encore fumantes de leur conflit.

                Comme Matfey sirotait son vin sans rien dire, Syl se racla la gorge, ramenant à lui les attentions des deux autres personnes.

                -Les raisons ayant poussé Selwyn à se rendre au Parallèle Humain me restent inconnues. Un quelconque rapport fait-il mention, avec certitude ou quelques doutes, de sa présence dans les derniers mois ?

                -Je n'ai pas entendu le nom de Selwyn Germund depuis sa tentative d'attentat contre le patron. Et elle date de mes débuts dans le ministère.

                Dylan s'interrompit et posa sur eux des yeux brillants d'un avertissement muet. Syl sut en cet instant que le bras droit d'Armand Lewis ne leur faisait pas entièrement confiance, qu'il avait des doutes et des questions et qu'il n'hésiterait pas à les questionner à ce sujet.

                -Il y a quelque chose qui me turlupine, en fait, attaqua-t-il derechef, déclenchant un sifflement de la part de Matfey qui n'aimait pas son ton. Dylan ne lui prêta pas quelque attention, le sachant retenu par la présence du détective. Il refusait de rompre le contact avec le vert assombri des yeux de son interlocuteur.

                -Je me rappelle d'un gars enchaîné et affaibli jusque dans sa magie trainé par les gardes princiers de votre Prince-Président. Je me rappelle d'une promesse de jugement auquel il ne pourrait échapper. Et pourtant, le revoilà à venir faire des siennes dans mon monde. Les paroles de Seadhgha Klair ont-elles si peu de valeur ?

                Tout le corps de Syl se tendit, ses yeux prirent une lueur sauvage, fendus jusqu'en un trait vertical, et il bondit de sa chaise si rapidement que Dylan n'eut que le temps de cligner des yeux avant de se trouver avec la canne-épée du détective sous la gorge. En une demi-seconde, il était déjà libéré et l'elfe s'était détourné de lui, comme si toute l'action n'avait été qu'un rêve éveillé. Mais le dos roide, les phalanges blanchies sur la garde de la canne-épée et les tremblements des épaules lui indiquaient que Syl avait grande peine à se maîtriser.

                Un gloussement étranglé échappa à Matfey et il posa sur Dylan un regard franchement amusé.

                -Une telle impertinence, pauvre humain, te vaudra bien des soucis !

                -Au moins aurai-je des réponses ! se défendit Dylan en se massant le cou. Il n'en revenait toujours pas. Autant de la vélocité de Syl, qui aurait pu le tuer avant même qu'il ne comprenne qu'il était attaqué, que par l'éclat du détective d'ordinaire si impassible. Il avait touché un point sensible, sans même le savoir.

                -Jugement il y a eu, gronda Syl en se retournant lentement, son sang-froid plus ou moins retrouvé. Mais Selwyn a bien trop d'amis, et de puissants amis ! Ils auront obtenu qu'il ne dédommage ses actions que par quelque amende dérisoire et qu'il reste libre.

                -S'il est libre depuis toutes ces années…pourquoi n'a-t-il rien entrepris jusqu'à présent ?

                Syl se figea, hésitant, partagé entre sa colère toujours présente et le respect qu'il commençait à éprouver pour cet homme.

                -Pour cette connaissance, hélas, il vous faut le titre de ministre, sieur Delacroix.

                -Ne pouvez-vous pas mettre le patron au courant ?

                -Non point. Sieur Lewis a bien des qualités mais pas celles que vous possédez. Gravissez les échelons et il se pourrait que je vous juge apte à soutenir cette information.

                -D'ici là, Selwyn aura pu faire bien des dégâts ! argua Dylan. Matfey, qui était allé se resservir un verre de vin tout en suivant la conversation, le sourire aux lèvres, ricana en jaugeant son vis-à-vis avec un mépris suintant de tout son être.

                -Les humains sont si risibles. Vous pensez-vous indispensable à la réalisation de notre mission? Apprenez donc à rester à votre place.

                -Et quelle serait cette place ? siffla Dylan, les yeux brûlant de colère. Le vampire sourit en dévoilant ses crocs et sa voix se dota d'une douceur veloutée avec laquelle il cracha des mots aussi durs que l'onyx de ses yeux.

                -Votre place, humain, est d'être à genoux devant les Feae, de les servir en tous points, d'être une ressource comme devraient l'être chaque parcelle, chaque bise, chaque animal de ce Parallèle. Votre place, esclave, est de permettre à mon peuple de retrouver sa gloire d'antan, de ces temps de joliesse où la magie dansait dans l'air et fourmillait dans la terre. Voilà votre place ! Vous n'êtes pour nous pas plus qu'un chien ne le serait pour son maître.

                Des mots si durs que Dylan recula jusqu'à se retrouver coincé entre le bar et le corps du vampire qui n'avait cessé de s'avancer à mesure qu'il parlait. Ses yeux brillaient étrangement et quelques volutes noires s'échappaient de ses doigts.

                -Matfey ! claqua la voix de Syl, brisant l'hypnose que le vampire maintenant sur Dylan. Il siffla de dépit et se transforma en chauve-souris pour s'en aller à toute allure. Le cœur de Syl rata un battement avant de repartir lentement, comme alourdi ; le poids qui s'était quelque peu allégé venait de revenir s'y loger. Dire qu'il avait vraiment cru, espéré un maigre instant, que Matfey pouvait renoncer à ses desseins !

                Il releva doucement un Dylan encore choqué, tant par les mots prononcés que par la violente magie qui avait été usé contre lui.

                -Reprenez le contrôle de votre esprit, lui conseilla Syl en le menant jusqu'au salon pour l'installer sur le canapé. L'homme gémit, son cerveau violemment agressé par le mouvement. Engoncé dans le luxueux  cuir du canapé, il ouvrit un œil vitreux qu'il referma aussitôt en geignant faiblement. Sans rien dire, Syl alla éteindre la lumière artificielle qui éclairait la pièce, la plongeant dans une semi-pénombre baignée de la lueur de la lune.

                -Que m'a-t-il fait ? croassa faiblement Dylan en gardant les yeux mi-clos, les doigts appuyés sur ses temps douloureuses.

                -Un sort d'hypnose. Matfey a forcé votre esprit à accepter ses mots pour vérité et à vous incliner devant sa volonté. Je vous en ai sorti bien violemment, je le crains, et je m'en excuse.

                La douleur refluant peu à peu jusqu'à un niveau supportable, Dylan put relever un regard clair vers Syl.

                -Il est mon devoir de l'arrêter.

                Le beau visage de l'elfe se tordit de douleur.

                -Oui-da. Je le sais bien, dit-il, voûté par la fatalité. Mais je vous conjures de ne point le faire. Nous allons avoir besoin de sa puissance. Dans notre affaire, Matfey est notre allié, aussi indiscipliné et versatile envers la race humaine soit-il.

                -Comment pouvez-vous être sûr qu'il ne nous trahisse pas ?

                Syl eut un pauvre sourire.

                -Deux extrêmes ne sauraient s'entendre.

                -J'en conviens, soupira Dylan en apposant sa tête sur le dossier du canapé. Syl comprit qu'il s'endormait, son corps subissant l'après-coup de l'emprise du sort d'hypnose. Avisant un plaid plié avec soin sur l'autre côté du canapé, il l'en couvrit le corps de l'agent qui commençait à frissonner et se couvrir de sueurs. Syl grinça des dents ; Matfey oubliait souvent que les humains n'étaient pas d'une constitution aussi forte que les Feae. Là où un sort d'hypnose ne donnait qu'une vague migraine à un Fea, il pouvait entraîner de fortes fièvres chez un humain. Heureusement, Dylan n'avait été soumis au sort que pendant quelques minutes et son corps, jeune et fort, allait vite évacuer le poison que représentait pour lui les effluves de la magie du vampire.

                Sentant sa propre fatigue le rattraper, Syl s'installa sur le fauteuil rembourré qui jouxtait le canapé, s'y laissant couler avec délectation.

                Il repensa aux derniers évènements et ne sut trop quoi penser des agissements de Matfey. Autant le vampire lui avait-il paru par moment pardonnable, presque repentant, lui qui agissait au nom de la sauvegarde de ce qui lui était cher, autant sa langue venimeuse, ses propos condescendants, ce mépris presque haineux qu'il avait pour les humains, venaient briser ses espérances en lui rappelant  que Matfey ne valait pas mieux que Selwyn.

                Peut-être se laissait-il aveugler par ses sentiments ? Lorsque Selwyn Germund était sauvé par les conseillers qu'il avait à sa botte, sa colère n'avait d'égale que son dégoût devant ce simulacre de justice. Mais lorsque Matfey Varkolâk échappait aux tribunaux du fait de son rang, il ne ressentait que lassitude et tristesse. Pourtant tous deux étaient des extrémistes et des criminels. Tous deux n'avaient que mépris pour les humains qu'ils tuaient sans le moindre regret, l'un pour se nourrir, l'autre si cela arrangeait ses affaires.

                Et que dire de cette Soif qui prenait peu à peu possession de la raison de Matfey ! Syl le voyait bien. Tant le corps que l'esprit de son Compagnon perdaient la bataille contre la Soif. Plus les années passaient, plus elle grandissait et l'asservissait à son règne. Viendra-t-il ce moment où il n'aurait d'autre choix que le tuer ?

                Une pure terreur prit naissance dans le creux de son ventre. Fermant les yeux, Syl chercha refuge dans les Songes. Il n'avait pas envie de penser à ce terrible futur. Matfey pouvait encore être sauvé, il pouvait le détourner de ses méfaits ; il devait continuer à faire de ce vœu une certitude.

 

                -Il y a plus confortable qu'un canapé pour passer la nuit, monsieur. Allez ! Il est huit heures passées et vous avez du travail.

                La voix coupante de Julius Leroy le sorti des Songes et il se redressa sur le fauteuil. L'agent fixait son supérieur d'un air fatigué alors que Dylan lui disait de lui laisser encore quelques minutes.

                -Vous n'êtes pas votre lit, Dylan !

                -Allons, sieur Leroy, intervint Syl, laissez-lui du temps. Son corps et son esprit sont encore exsangues de l'attaque qu'ils ont subi.

                Tout le corps de Julius se tendit dangereusement et il posa un regard assombri de menaces sur le détective.

                -Votre ami, n'est-ce pas ? dit-il, accusant l'absent.

                -Oui-da. Mais d'autres affaires nous retiennent.

                -Certes, s'inclina Julius, sans toutefois se départir de son aura menaçante. J'ai localisé Selwyn Germund.

                Aussitôt, Dylan se redressa et porta sur lui un regard réveillé.

                -Où ça ?

                -Au départ, je l'ai trouvé autour de Bonne Chaumière. Il ne cessait de disparaître des caméras de surveillance et j'ai fini par le perdre…

                Un sourire froid trancha ses traits neutres.

                -Lorsqu'il est rentré dans Bonne Chaumière. Il a réussi à passer le Voile. Soit Brynja est sa complice, soit il est réellement parvenu à contourner l'ingénierie magique des nains.

                Les deux hommes se tournèrent vers Syl.

                -Il se peut que Selwyn soit aidé par un ou plusieurs dragons, finit-il par avouer sous leurs regards insistants. Ils sursautèrent et Dylan étouffa un juron. Comprenant qu'il était inutile de s'énerver, il le dévisagea d'un air presque amusé.

                -Je vais gagner votre confiance, Stigand. Ainsi vous m'éviterez de mourir d'une crise cardiaque. Un dragon, rien que ça ? Quand alliez-vous nous le dire ?

                -Un dragon ne se risquerait pas à venir en personne en ce Parallèle où la magie lui ferait cruellement défaut. Ils sont les Feae les plus sensibles à la magie et, par là, les plus soumis à son règne.

                -Il n'empêche… soupira l'homme en se frottant les tempes où les vestiges de ses douleurs le faisaient encore souffrir. Que diable peut bien manigancer Selwyn ?

                -Vous connaissez la situation dans laquelle se trouve la communauté de Bonne Chaumière. En partant de là, il n'est pas difficile de comprendre ses desseins. Il désire troubler l'harmonie de Bonne Chaumière pour forcer la fermeture des Portails.

                -Alors il ne nous reste qu'un seul choix.

                Dylan fit jouer les muscles de son épaule endoloris par sa position prostrée. A ses côtés, Julius rangea le téléphone sur lequel il avait pianoté quelques secondes.

                -Nos hommes sont prêts à intervenir.

                -Bien ! Allons botter l'cul de cet impertinent ! s'écria Dylan, l'excitation parfaitement discernable dans sa voix. L'homme semblait pressé d'en découdre, sûrement pour évacuer la peur et l'impuissance qu'il avait ressenti contre Matfey. Ou peut-être était-ce seulement son tempérament ? Dylan Delacroix était un homme de terrain plus qu'un bureaucrate.

                Syl se laissa entraîner par cette excitation. Il n'avait rien à rajouter : ils savaient où était Selwyn et ils devaient donc agir au plus vite avant qu'il ne puisse mettre son plan à exécution. L'elfe sentait son propre sang se mettre à bouillir, impatient, anticipant les combats à venir. Sa canne-épée en main, il suivit les deux hommes jusqu'à la voiture luxueuse. En montant dans l'habitacle, une pensée parasite freina son mouvement : si Matfey intervenait et que le Ministère s'en prenait à lui, que ferait-il ? Se rangerait-il au camp de Dylan Delacroix ou aiderait-il, une fois de plus, le vampire ? Ce fut sans réponse qu'il finit par fermer la portière derrière lui. Advienne ce qu'il adviendra.

                Ils furent rapidement devant Bonne Chaumière. A leur grand soulagement, le Voile cachait encore le quartier magique aux yeux des humains. Quoi qu'ait fait Selwyn, il n'avait pas altéré la magie du Voile jusqu'à sa source. Juste avait-il réussi à berner ses défenses pour le franchir en toute impunité.

                -Quels sont les ordres que votre souverain vous a donné, Stigand ? demanda Dylan en chargeant un revolver d'un mouvement expert. Syl dégaina sa canne-épée en un geste sans équivoque.

                -Arrêter Selwyn Germund par tout moyen que je jugerai nécessaire, tel est mon devoir, tels sont les ordres de Seaghdha Klair. Ainsi seront mes actions.

                Le détective s'avança jusqu'à la limite du Voile dont la magie pulsait fortement, bien qu'invisible pour les deux agents dont les yeux humains ne pouvaient la voir. En un geste prudent, il leva la main et en traversa lentement le Voile. Le bout de ses oreilles frissonna légèrement tandis que la magie courait le long de son corps en une douce caresse.

                -Me voilà assuré que Dame Brynja n'a point trahi son serment, dit-il en traversant le Voile sans plus tarder. Dylan le suivit et fit signe à Julius de couvrir leurs arrières. Les deux hommes serraient leurs revolvers en jetant des coups d'œil anxieux dans tous les coins.

                Syl sentait leurs appréhensions alors qu'ils s'avançaient, peut-être pour la première fois, au sein du quartier magique. Si de l'extérieur, Bonne Chaumière semblait être un quartier banal, à l'intérieur, il en était tout autrement. Bonne Chaumière était un habitat de Feae et cela se ressentait tant dans son architecture diversifiée que dans l'omniprésence de la nature. Oubliés le gris des immeubles et le noir du goudron ; Bonne Chaumière resplendissait de couleurs chatoyantes au sein d'un océan de verdure.

                Toutefois, loin d'être rassurant, il n'y avait pas âme qui vive dans les environs. Bonne Chaumière était inerte et silencieuse. La poigne de Syl se raffermit sur sa canne-épée et il exhala un souffle qu'il n'avait pas eu conscience de retenir.

                 Il avait un mauvais pressentiment.

                Dylan le rejoignit alors qu'il tentait de trouver le moindre bruit alentour. L'homme ne cessait de regarder autour de lui, ses yeux ne se fixant jamais sur un point précis, guettant lui aussi, avec ses maigres sens, une présence amie ou ennemie.

                 -Où sont-ils tous passés ?

                Syl ne répondit pas tout de suite. Il venait de capter un écho dans le vent. Il focalisa son ouïe dessus et le remonta jusqu'à sa source.

                -Il semblerait que Dame Brynja ait lancé un appel au conseil, dit-il après son écoute. Il se tourna vers une grande rue qui s'enfuyait entre les bâtiments. Veuillez me suivre.

                Dylan appela Julius qui, cherchant plus loin, n'avait pas entendu leur conversation et ils s'engagèrent vivement dans les pas du détective. Ils apercevaient à peine les contours de la Grande Place encombrée d'une foule de Feae de toutes origines lorsqu'une explosion secoua Bonne Chaumière. Des cris de surprise fusèrent de tous les sens et redoublèrent lorsqu'une nouvelle détonation fit à nouveau trembler le sol. Déjà plusieurs lycanthropes se transformaient pour former un cercle protecteur autour des autres Feae.

                Appuyé sur un mur pour garder son équilibre, Syl réfléchissait à toute vitesse. Le responsable des explosions ne pouvaient qu'être Selwyn. Mais quel était son but ? Il avait d'abord pensé que son élève souhaitait détruire le Voile mais il n'en avait rien fait. A ne pas en douter, l'ingénierie naine avait dû s'avérer trop complexe à saboter. Ce ne serait pas la première fois que le savoir des dragons échouait à s'en débarrasser. Mais à quoi pouvait bien rimer une attaque en solitaire sur le clan de Brynja ? La dame naine avait les moyens et la volonté de défendre sa communauté.

                Un début de réponse se fraya un chemin entre ses doutes et ses questions lorsqu'il vit des hommes du Ministère des Affaires Magiques s'en prendre aux Feae présents sur la Place, tirant des balles qu'il devina faites du pur argent aux hurlements de douleur qui échappèrent aux lycanthropes touchés.

                Un hoquet de surprise et de colère s'élevant derrière lui confirma ce qu'il croyait comprendre.

                -Le Ministère n'a rien prévu de tout ceci ! s'écria Dylan, le visage rougi par sa fureur. Il inspira deux fois pour reprendre son calme et se tourna vers Julius.

                -Appelle des renforts ! Je veux une escouade ici pour prêter main forte à la communauté de Brynja et arrêter ces imposteurs !

                -Bien reçu, monsieur !

                L'agent fit sèchement demi-tour en sortant son portable. Alors qu'il s'éloignait de plus en plus vite, Syl l'entendit jurer contre un manque de réseau. Selwyn avait coupé Bonne Chaumière de l'extérieur. Amener des renforts allait prendre du temps.

                Dylan semblait en penser la même chose. Il attrapa le bras de l'elfe pour le ramener vers lui.

                -Je vais tâcher de rejoindre Brynja pour lui expliquer la situation et, je l'espère, éviter qu'elle ne voie le Ministère comme un ennemi à abattre pour protéger sa communauté. Le patron va me faire la peau s'il revient pour trouver une telle situation !

                -Hâtez-vous, Dylan ! Car je crains que telle est l'idée de Selwyn. Dame Brynja lui servira alors de bouclier pour cacher son implication dans tout ceci.

                Une autre explosion manqua de les envoyer à terre. Sur la Grande Place, la panique enflait et plus d'un Fea luisait de magie dans un prime instant de sauvegarde.

                -Venez avec moi, Stigand ! s'écria Dylan par-dessus le tumulte, oubliant que l'elfe pouvait parfaitement l'entendre. Brynja ne m'écoutera pas facilement dans ces conditions !

                Une silhouette sautant d'un toit à un autre attira l'intention de Syl et il se détourna de Dylan.

                -Je ne le peux, mon ami. Mais n'ayez crainte ! Je ne doute pas que vous serez à même de remplir cette mission sans moi.

                Dylan avisa soudain la silhouette qui les narguait de haut. Le soleil dans son dos, nimbé de ses rayons, un jeune elfe aux courts cheveux bruns les dévisageait avec un sourire mutin et amusé. Toute cette situation le délectait visiblement.  

                -Arrêtez cette enflure, gronda l'homme avant de courir vers la Grande Place.

                -Je m'en ferai grande joie.

                D'un saut agile, Syl monta sur le toit et se posta face à son adversaire, pointe en avant et son autre main luisant de magie. Le sourire de son ancien élève s'accentua tandis qu'il dégainait à son tour sa canne-épée dont l'étrange lueur inquiéta Syl.

                -Te voilà tombé dans un marasme de honte et de déshonneur, Germund. User de l'argent sur tes semblables, lever ton arme contre ton ancien professeur, défier l'autorité de ton souverain. Tu fus pourtant mon plus grand élève. Oh ! Quelle grande déception me fais-tu éprouver !

                Un ricanement amusé franchit les lèvres fines de son vis-à-vis qui leva sa canne-épée vers lui, la pointant vers son cœur.

                -Il n'est plus l'heure des regrets, détective itinérant.